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 Çwalâhan (roman)

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Cracky
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MessageSujet: Çwalâhan (roman)   Mer 2 Jan 2013 - 17:48

Chapitre I
La famille Doncourt

Un tonnerre d'applaudissements envahit l'opéra en ce 1er Août 1824. Assises dans les loges, noblesse et bourgeoisie frappaient dans leurs mains.

L'opéra de Câlug était un des plus beaux monuments du pays. Très récentes, ses décorations étaient chargées telles un feu multicolore, composées d'allégories et de symboles fruitiers ou marin, empreint de la mythologie. La fosse de l'orchestre était placée entre la scène et les places où étaient entassées les classes humbles. Au-dessus, les loges des classes aisées. Les meilleurs étaient les propriété de quelques membres du parlement, du sénat ou du gouvernement.

C'était l'anniversaire de la révolution de Déniz. Le 1er Août, trente-cinq années plus tôt, le dernier roi du pays était mort en exil sur une île du duché de Nailles. Le même jour, on jouait pour la première fois La Chose de l'Urigny.

Très éloignée des critères du bon goût de l'époque, la rumeur racontait que l'auteur lui-même s'attendait au désastre du siècle. Ce fut une bataille. Louée par les uns, massacrée par les autres, elle ouvrit les portes d'un nouveau courant artistique, propre à plaire à la nouvelle république. Les remous s'étendirent aux autres genres musicaux, à la littérature, puis la peinture, l'architecture ... Et touchèrent jusqu'à la pensée des Déniens. Tous les ans à la même époque, on rejouait La Chose de l'Urigny, hymne à la république de Déniz.

Le public applaudit jusqu'à faire silence. Dans la loge du sénateur Grodon, Maria Doncourt ordonna à son fils de se rasseoir, Lloyd s'était levé et mis à sautiller pour mieux exprimer sa joie. C'était la première fois qu'il sortait avec sa famille.

Le sénateur le regardait avec bienveillance obéir. Il intégrait déjà sans en avoir conscience cette joie dans son prochain discours. Âgé, sa famille était partie dans le sud-est du pays depuis quelques mois. Seul dans une loge aussi grande, il avait invité les Doncourt et les de Rhon en conséquence. Ces derniers ignorèrent l'enfant, excédés. Mme Doncourt s'amusait de les voir ainsi réagir.

Le rideau se leva après les premières notes. Sur la scène, une cantatrice alto commença à raconter l'histoire, assistée après quelques mesures par le choeur des villageois. La musique changea sans cesse de rythme Laure chuchota quelque chose à l'oreille de sa mère qui étouffa un rire.

Mme Doncourt était née à la fin de la révolution. Inspirée par les pensées de cette ère, et avec la bénédiction de ses parents et d'un de ses oncles, elle avait choisi la philosophie pour étude. En 1805, elle publia un ouvrage remarqué par quelques-uns. Elle n'était pas sortie du lycée de Câlug qu'elle était déjà connue par des inconnus. Elle s'appelait à l'époque Maria Folange.

Après une année d'université, elle se maria. Elle avait dix-huit ans. Son parcours était atypique en 1807.
Maria n'avait pas été gâtée par la nature, dans tous les sens du terme. De petite taille et pas très étroite, elle était trop commune pour plaire. À sa banalité s'ajoutait une tignasse qui poussait sur sa tête, une sorte de massif ronceux qu'elle aurait du tailler plus court qu'autorisé par les convenances pour qu'il eût un semblant d'allure. Elle était incapable de les coiffer, les peigner, les chouchouter, elle les cachait le plus souvent derrière un chapeau et des franfreluches.

Elle était née dans une modeste famille d'une ville de province. Sans ses facultés intellectuelles, elle aurait simplement hérité de l'affaire de son paternel à la place de son frère, qu'elle aurait probablement perdue au profit de son époux. Elle eut la chance d'être douée d'un peu de bon sens et d'un esprit attiré par la recherche vaine.

Un de ses oncles fortuné lui paya ses études, après avoir remarqué ses qualités. Il lui présenta également le fils d'un de ses amis nommé Jacques. Elle l'épousa et devint Mme Doncourt. C'était un fonctionnaire en début de carrière et un mariage d'amour pour elle. Ils eurent deux enfants: Laure et Lloyd.

Sa fille était adolescente en 1824. Elle tenait de sa mère sur beaucoup de point, mais était plus attrayante qu'elle au même âge. Qu'on se figurât une jeune fille agréable, entre la banalité et la beauté de l'époque, avec de longs cheveux châtains attachés au-dessus de sa tête qui ondulaient doucement et une peau légèrement pâle. Elle portait une belle robe de mousse violette et une petite colletion de pompons et de rubans.

Son visage perdait les rondeurs de l'enfance sans en perdre la douceur. Il était surmonté d'une bouche, d'un nez et d'une paire d'yeux bleus qui trahissaient son caractère extravagant, débridé et complexe. Si sa mère se disait philosophe sans en porter le titre (elle n'avait en effet pas fini ses études), on l'acceptait. Elle n'était que philosophe dans l'âme, comme d'autres se disaient savantes, historiennes ou poétesse, la société tolérait ce genre d'excentricité. Mais Laure, Laure refusait ce moule dans lequel on voulait l'enfermer, cette terre aux bords ronds, ces murs étroits. Elle voulait plus, beaucoup plus. À peine lui laissait-on un territoire qu'elle voulait en découvrir d'autres, les conquérir, les explorer.

Elle avait soif d'une aventure qui transcendait toutes les terres, toutes les époques, toutes les sciences et les études que son statut social lui refusait, elle était intelligente et studieuse, mais plus encore ambitieuse et curieuse.

Il fallait dire qu'elle avait reçu une liberté d'expression sans limite, qui avait forgé son caractère. Sa mère en était à l'origine, son père ne s'intéressant pas à des choses aussi grotesque. De ce terreau était sorti sa curiosité qui s'exprimait dans tous les domaines de la connaissance, et de manière moins studieuse qu'acharnée. Elle passait plus de la moitié de son temps enfermée à double tour dans sa chambre, ou dans la bibliothèque, à lire et prendre des notes, à noter des commentaires, à traduire des traités depuis le Ram, à se questionner, à refaire des exprériences et confronter des théories. Ce qui était une simple soif de comprendre était devenu autant sa raison de vivre que son escabeau pour atteindre l'éternité.

Tolérer quelques femmes dans des domaines d'accord, mais dans tous à la fois? C'était impensable à l'époque. Et pourtant, c'était bien ce que faisait Laure. Elle s'offrait ainsi une place à laquelle elle n'avait pas droit, et pour cela, recevait une piètre estime de la part de ses pairs. Cela l'amusait autant que cela l'enervait, lui offrait un de ces piquants qui rendaient plus agréables l'exercice de ses passions, tout en donnant aux gens dont elle désirait l'estime la fâcheuse habitude à la contredire, à massacrer l'ensemble de ses théories même si cette attitude faisait d'eux les plus grands hypocrites du continent, devant les politiciens.

Ses théories philosophique était probablement la cerise sur le gateau, ce que ses pairs détestaient le plus. Sa propre mère n'était pas d'accord avec elle. Tout ce qu'elle étudiait, démontrait, prouvait servait à étayer sa propre vision du monde. Un monde mathématique, logique, qui parraissait sans goût ni consistance. Car pour elle se trouvait accidentellement dans ce monde insipide les passions, les sensations et les sentiments agréables qui, en excès, apportaient le bonheur, donnant à un instant éphèmère plus de beauté que toute l'éternité.

À entendre, on aurait dit à tort l'excuse d'une débauchée. Par passion, sensation, sentiment, excès, elle ne pensait pas une seule seconde au vice de la luxure. Pour cause: sa première passion était l'étude. Sa seconde était les collections, souvent envahissante, de toutes sortes d'objets mécaniques ou précieux. Des coucous, des pendules, des automates ...

Quant à l'amour, ce n'était qu'une passion accessoire, sans doute le plus gros sujet de discorde entre son père, sa mère et elle. Avec puérilité, elle recherchait le mari qui lui conviendrait, l'homme avec lequel elle pourrait passer toute une vie heureuse. Des amants ne l'intéressaient pas. Paradoxalement, elle agissait en vulgaire coquette lorsqu'elle tombait amoureuse, sans le remarquer elle-même. Elle donnait à ses cheveux une coiffure complexe, mettait des boucles d'oreille, des gros noeuds, des pompons et choisissait ses robes avec soin. La notion d'amour disparaissait au profit de la stupide séduction. Séduire la personne qui l'envoutait, l'obtenir pour elle seule. Jusqu'alors, elle avait perdu à chaque fois ses sentiments au bout de quelques jours, lorsqu'elle comprenait ce qu'elle avait en face d'elle, et le peu de liens qu'engendrait son comportement. Amoureuse, mais pas aveugle.
L'ambition était enfin un sentiment que son caractère hors norme pour une femme du début du XIXème siècle avait provoqué. Laure était ambitieuse, prête à vivre une vie d'exception, dut-elle être courte, du moment qu'elle fût fascinante.

Ainsi, exceptionnelle était un bon mot pour la qualifier. Sa curiosité, ses excès, aurait pu faire d'elle une dame éternelle de Déniz, si elle n'abandonnerait pas, quelques années plus tard son ambition pour sa folie. C'était pourtant une des forces qui la poussait dans la vie, survivre à l'oublie.

Le dernier membre de la famille présent dans la loge était le frère de Laure. Lloyd cristalisait pour sa mère nombre de tares et défauts propre à l'enfance. Elle aurait donné sa vie pour lui, mais elle était profondemment déçue. Du haut de ses dix ans, il ne pensait qu'à jouer, s'amuser. Il parraissait même égoïste et égocentrique. En même temps, elle était une mère trop exigente, il avait encore le temps de s'améliorer et de devenir un homme, elle aurait du profiter d'avoir encore un enfant pour fils.

Mais voilà : à son âge, sa mère comme sa sœur avaient déjà lu une grande quantité d'ouvrage de références, poèmes épiques, romans, essais, et avaient de très bonnes notes dans la plupart des matières. Mme Doncourt ne pouvait pas comprendre les difficultés qu'il pouvait avoir, et lui se retrouvait sans cesse critiqué et même rabaissé par l’excellence écrasante des femmes et des filles de sa famille.

C'était une concurrence déloyale que sa sœur avait instaurée bien avant même son entrée à l'école. Il n'était pas bête, mais faire mieux que meilleurs est pour ainsi dire, presque utopique, et faire aussi bien aurait été respecter une norme. Il n'avait rien trouvé de mieux pour être remarqué, et pour lui-même que d'être bon dans un domaine qui n'intéressait pas beaucoup sa sœur. Les jeux de stratégies étaient son domaine, là où il régnait en maitre par rapport à ses proches.

Sa mère avait peu conscience de son état d'esprit, elle voyait d'avantage les commentaires peu flatteurs de ses professeurs que les qualités qu'il développait. Sinon, elle aurait été moins rude avec lui, plus fier de lui. Sa sœur aurait aimé qu'il devînt un grand savant, mais elle l'encourageait en même temps, en accord avec ses principes, à profiter de ce qui lui plaisait.

Lloyd avait un visage qui pourrait être qualifié de boudeur, mais souriait facilement. Il aimait exprimer ses sentiments, rire et employer sa voix aigüe. Physiquement son visage tendait à ressembler de plus en plus à celui de son père, mais il avait exactement les cheveux de sa mère, aussi indisciplinés et sauvage, qu'il préférait garder caché sous un chapeau. Ce camouflage était tout à fait risible, insuffisant.

Le frère et la sœur étaient absorbés par l’œuvre qui se déroulait sous leurs yeux. Lorsqu'ils devaient rire ils riaient, lorsqu'ils devaient pleurer ils pleuraient, lorsqu'ils applaudissaient il fallait applaudir. Ils étaient envoutés. Les autres personnes de la loges, qui l'avaient déjà vu plus d'une fois étaient moins enthousiastes. Ils ne ressentaient plus les émotions qui les avaient pris la première fois.

La Chose de l'Urigny
nécessitait quelques instruments peu courants, comme la harpe ou le xylophone. La musique était très fournie, changeait de rythme régulièrement, d'instrument majeur selon les personnages présents ou le ton de la scène.

Ainsi, lorsque la chose apparut pour la première fois sur scène, le rythme ralentit brusquement et les instruments aigües laissèrent place aux instruments plus graves. Les contrebasses s'en donnèrent à cœur-joie. La harpe se tut, et la voix de la cantatrice s'éteignit petit à petit. Bientôt, une partie de l'orchestre joua un thème évoquant la mort, et l'autre celui de la chose. La cantatrice se déplaçait lentement. Commença alors un duo entre les personnages.

L'histoire était inspiré d'une légende de l'ancien comté de Prévas, qui était également présente dans la plupart des provinces de Déniz, sous diverses variantes. Les personnages étaient différents, les lieux, la fin, mais les thèmes ainsi que la structure du récit restaient semblables d'une version à l'autre. Une créature, loup, ours, dragon, bête mythique menaçait un village dans une profonde campagne. Intéressé par cette vieille légende, le compositeur l'avait transposée aux arts lyriques, lui évitant ainsi de tomber dans l'oublie.

Le public applaudit à la fin du premier acte. Les applaudissements étaient plus austères dans les loges que dans les gradins, un peu forcés même. L'interprétation musicale était excellente, mais la mise ne scène se bornait à un royal classicisme.

Le sénateur grinça des dents. Révolutionnaire dans l'âme, et vieux défenseurs de la république, il voyait d'un mauvais œil ce retour en arrière artistique. La représentation précédente avait été plus folle, avec des costumes colorés et des décors géométriques. Cela lui avait beaucoup plu tandis que les sénateurs royalistes avaient hué.
Ces détails ne préoccupaient pas Mme Doncourt. Elle préférait profiter du spectacle pendant qu'elle le voyait et critiquer ses souvenirs. Elle entendit les de Rhon chuchoter derrière elle quelque chose, ils ne s'intéressaient pas vraiment à ce qui se jouait. Entre les deux premiers actes, et les seuls, il y avait un entracte au cours duquel le public se mit à discuter.

_C'est une véritable injure à l’œuvre originale. Maugréa le sénateur.

_J'ai déjà vu pire ! Signala Mme Doncourt, rappelez-vous cette adaptation de La Ramade d'il y a deux ans.

_Ah, ne m'en parlez pas !

De peur de voir l'atmosphère encore plus souillé, le duc s'empressa de lui parler.

_Est-ce que les négociations autour de la forêt roussie avancent ? On dit que l'Odrère et L'Idriane réclament chacun une part conséquente.

_Ah bon, on dit ça ?

Le sénateur se calma.

_Et bien, oui, ces deux couronnes aimeraient obtenir les bassins versants de leurs fleuves respectifs, soit plus de la moitié du territoire.

_S'ils voulaient des terres, les Odrais auraient du garder les leurs ! S'exclama la duchesse. Non mais franchement, à quoi ça ressemble d'abandonner une colonie pour en réclamer une autre ?

_Ce n'est pas comme s'ils avaient eu le choix. Commenta Mme Doncourt.

_Si c'est pour prendre leur défense, c'est inutile de parler. Mais bon, ils peuvent bien demander, cela ne leur sera jamais accorder, vous pouvez me croire !

_En parlant de colonie, comment se débrouille le nouveau gouverneur à Sinpotr ?

_Il est toujours difficile de communiquer avec la Terre-Ardoise, et mon mari est trop occupé pour m'écrire à ce propos. Répondit Mme Doncourt. Je lui envoie des lettres à propos des enfants, c'est à peu près tout ce qui motive notre correspondance.

_Le gouverneur est bien occupé par son rôle, expliqua le sénateur, diriger cette région du monde n'est pas tâche facile, si vous voulez mon avis.

_Vous devriez lui parler d'autres choses, commenta la duchesse, un mariage est si vite rompu de nos jours.
Ne vous en faites pas pour ça, je …

Le rideau se souleva une seconde fois avant que Mme Doncourt ne finisse sa phrase. Le second acte était long. Ce n'était que la suite du premier, mais en plus fourni d'un point de vue émotionnel. À cela s'ajoutait une conclusion, la mort de la chose et l'annonce du mariage des personnages principaux. Si l'histoire n'était pas ennuyeuse, le sénateur bailla bruyamment lors de l'agonie.

Le public frappa dans ses mains une dernière fois, avant de quitter les lieux. Mme Doncourt se tourna vers la duchesse, le sénateur quitta la loge rapidement, en leur annonçant que « ça va barder ». Ils sortirent à leur tour de la loge, et descendirent les escaliers.

_Que disiez-vous déjà ?

_Qu'il est inutile de s'inquiéter pour mon mariage, ou quoi que ce soit d'autres. Je pars dans trois jours pour la Terre-Ardoise.

_Vous n'aviez pas refusé de partir, lorsque votre mari a été nommé ? S'étonna Mme de Rhon.

_Je n'ai pas refusé le voyage, mais de partir tant que mes enfants n'ont pas terminé leurs études. Comme mon mari a réussi à faire ouvrir une école et un lycée à Sinpotr, il n'y a plus de problème pour les prochaines années.

_L'enseignement doit-être très mauvais.

_Mon mari a réussi à engager Jean Grevin.

La duchesse s'arrêta de marcher, surprise.

_Le célèbre historien ? Celui qui a ouvert la voie à une traduction des textes trouvés sur le continent sauvage et les a publié sous le titre de Çwalâhan ?

_Lui-même. Même si je trouve l'importance que l'on donne à cette œuvre un peu ridicule, je reconnait que les traduire tient du génie.

_Certes, mais pourquoi ne pensez-vous pas que ces textes valaient largement le travail de cet historien ? Je les trouve presque aussi beaux que La Ramade personnellement, et c'est pourtant le texte fondateur de notre littérature ! Il y a tant de merveilles, tant de puissance dans ce livre !

_La seule chose que j'y ai trouvé, commenta Mme Doncourt, c'est le fantasme le plus primaire de toute l'humanité.
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Daisuke
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Mer 2 Jan 2013 - 20:54

C'est vrai que ça fait un petit moment que j'avais pas lu quelque chose venant de toi Smile , donc voilà ton nouveau projet.
Bah le style est correcte et sympathique comme d'habitude(il me fait penser à ces vieux romans oû l'auteur s'attarde sur la biographie des personnages et sur le contexte avant de commencer l'histoire a proprement parlée...Je dis vieux roman car le "in media res" est fréquent dans les romans plus récents)
D'ailleurs pour le contexte, j'aime bien cette idée de post révolution, les périodes de transitions ça permet pas mal d'idée scénaristique.
Donc pour l'instant j'aime bien le début, et j’attends de voir la suite.

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Cracky
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Jeu 3 Jan 2013 - 10:02

Je préfère la description à l'action, je n'aime pas trop faire apparaître un personnage ou un lieu sans le décrire, mais c'est vrai que ce n'est plus vraiment au gout du jour.
Merci pour ce commentaire.
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Cracky
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Lun 25 Mar 2013 - 20:49

Suite. Comme ce chapitre est long (et très descriptif, excusez-moi), je mettrai la suite plus tard.
Chapitre II
Honte à Armen

Les Doncourt quittèrent Câlug le 4 Août dans la fumée d'un jour menaçant. Ils prirent un fiacre depuis leur hôtel qu'ils recouvrirent de malles et de cantines avant de s'y installer. Leur vieux serviteur prit la place du cocher. Le teint pâle, avec des cheveux rares, il ne parlait pas et ne se partirait de Câlug pour rien au monde, attaché à cette ville comme un fantôme à ses chaînes.

La voiture roula. Elle prit un boulevard puis tourna à une intersection puis à une place. De rue en rue, elle finit par quitter la ville par la porte de l'est et s'arrêter devant la gare, dans un des faubourgs.

Ce n'était qu'un petit bâtiment de briques et de silex, avec l'entrée décorée d'une arcade et de deux colonnes. À l'intérieur, un guichet ouvert à droite, ainsi qu'une pièce réservé au personnel, à gauche, un petit magasin fermé. Il n'était que quatre heures du matin.

Les Doncourt prirent leurs sacs, et s'approchèrent du guichet où un rouquin leur vendit des billets pour Sindar, quatre en tout. Le vieil homme demanda de l'aide à un employer pour transporter les malles jusque la soute.

Mme Doncourt donna un pourboire au porteur, et remercia le vieil homme qui retourna à l'hôtel. Pendant ce temps, Laure admirait pour la première fois un train.

C'était une belle bête. Probablement la plus belle des trois mises à la disposition des voyageurs sur cette ligne en temps de paix. Déniz était en retard, très en retard sur son temps. Depuis deux décennies, la machine à vapeur avait été inventé et profitait à son pays d'origine, l'Idriane. Grâce à son emploie, les Idrians avaient pris la Terre-Vera aux Méniens.

Cette machine infernale n'était arrivée à Déniz que deux à trois ans plus tôt, bien après tout ses voisins. Il n'y avait que trois lignes construites ou en construction sur tout le territoire. Les chemins de fer, à but économique ou militaire, ne furent ouverts aux voyageurs qu'au début de l'année en cours, par le président Henri Quonât. Très peu de gens les employaient, se plaignant de l'inconfort des wagons et du prix des billets. Sa vitesse était son principale atout, il ne lui fallait qu'une journée pour traverser le pays là où les bateaux du Séarla et les véhicules tractées par des animaux demandaient deux à trois jours.

La bête en elle-même était hors de vue. Laure l'imaginait forte et massive, autant que docile, comme représentée dans ses livres. Au moment de monter, elle entendit son rugissement et aperçut d'épais nuages noirs.

Sa queue était composée de quatre petits wagons arrondis. Cet animal de couleur cuivre était recouvert de petit toits. Deux marches permettaient de rentrer. Il y en avait trois par wagons. Laure monta.

De larges vitres empêchaient l'air d'entrer et les mains de sortir. Huit fauteuils se tenaient répartis autours d'une planche. Mme Doncourt s'assit au fond, à côté de la fenêtre, puis son fils, et Laure. La mère se tourna un instant pour regarder l'heure: 4 heures 43. Plus qu'un quart d'heure avant le départ.

Un certain nombre de personnes envahirent la gare, tous pressés de quitter la capitale. Deux personnes en vert s'installèrent en face d'eux, peut-être des gardes ou des soldats qui profitaient d'une permission.

Mme Doncourt se leva brusquement et redescendit au sol. Elle secoua sa main, et donna le dernier billet à une dame qui s'assit en face de Laure. Habillée de noir, d'un chapeau et d'un voile, elle portait un petit sac, si minuscule qu'elle le garda sur ses genoux. Un jeune homme en bleu s'assit à côté de Laure, et un autre, en orange, à côté de la dame en noir.

Mme Doncourt échangea quelques mots avec elle. Des remerciements se perdirent dans le bruit du sifflet et des premiers tours de roues. La locomotive grinçait, plusieurs personnes se bouchèrent les oreilles deux minutes avant de s'habituer à ce vacarme insoutenable. De nombreux voyageurs regrettèrent leurs choix.

La dame sortit des aiguilles et se mit à tricoter. Laure admira la rapidité avec laquelle elle monta les mailles et commença un rang. Le train allait de plus en plus vite tandis que le bruit devint plus régulier et plus doux.

L'amie de Mme Doncourt n'était plus très jeune, mais pas encore vieille. L'état-civil lui donnait trente-deux ans, elle ne les faisait plus. Ses mains étaient usées à force de tricoter, coudre, broder, filer. Elle se tenait droite et conservait derrière de la tristesse les restes de sa beauté et de sa prestance passée.

—Qui êtes-vous? Demanda Lloyd, ignorant aussi qui elle était.

La dame leva les yeux vers lui, sans s'arrêter de tricoter.

—Victorine Taspondiel.

— C'est un nom Idrian.

—Je sais, ria-t-elle avec sanglot, mais je suis Dénienne.

Elle reposa les yeux sur son ouvrage. Laure scruta son visage grisonnant puis sortit un livre de sa poche dans lequel elle se plongea. Le garçon en orange la regardait, les deux hommes en vert discutaient à voix basse. Lloyd et sa mère regardaient défiler par la fenêtre les maisons de ce quartier, mélange de brique et d'enduit, puis au bout d'un quart d'heure, la grande plaine doucement vallonnée, constellée de fermes et de villages, de chaumières.

Câlug disparaissait dans la lumière du matin. Autrefois siège du roi, la république ne s'était pas gênée pour s'y asseoir. Paradoxe qui faisait d'elle une des villes les plus puissantes depuis la chute de l'empire Ram.

Mme Doncourt regardait la ville avec une pointe de souvenir, un demi-sourire nostalgique sur les lèvres. Elle était perdue dans ses pensées, telles qu'elle était quand elle avait quitté sa ville natale.

La route était longue de Câlug à Sindar, où se trouvait leur bateau. Trois province à traverser, une journée de voyage. Jusqu'aux bords de l'Aurèn, la plupart des arbres, des haies et des bosquets avaient été coupés, remplacés par des champs d'orges, blé, avoine et seigle. L'horizon changea quelques heures avant midi, la ligne se plia, se tordit. Le paysage changea jusqu'à former des montagnes et de grandes vallées. Pas de grandes agglomérations, juste des maisons isolées, parfois des hameaux. Le chemin de fer suivit le cours du fleuve Séarla, le plus grand de Déniz. Entre deux chaos originel, le train contourna plusieurs sommets.

Il s'arrêta vers midi dans une bourgade un peu plus grande que la moyenne. Les contrôleurs demandèrent à tous leurs billets avant de les laisser descendre. Un homme du compartiment voisin fut emmené au poste des gardes.

Devant la gare, des maisons avaient été transformées en auberges, tavernes et autres lieux de passages. Les Doncourt s'assirent dans une gargote qui leur paraissait pittoresque avec des colombages. Mme Taspondiel était restée dans le train, refusant de se dégourdir les jambes.

—Vous prenez des brocolis. Ordonna la mère aux enfants, malgré la grimace de Lloyd.

Devant elle, Laure remarqua à peine la présence du garçon en orange. Ils mangèrent en silence, à l'exception de quelques commentaires plats sur la qualité du repas, sur le charme du village ou le douceur du temps. Les assiettes avancèrent aussi vite que des nuages sombres. Mme Doncourt paya, visita l'arrière-cour et courut avec ses enfant jusqu'au train sous les premières gouttes de pluies.

Elle laissa passer Lloyd et sauta à son tour à l'abri, sur un fauteuil. Laure en s'assoyant remarqua l'absence des hommes en vert et du jeune homme en bleu. Quelques minutes plus tard, la locomotive siffla, grogna et démarra.

Laure replongea dans son livre sur la géométrie, mais son esprit relut cinq fois le même paragraphe sans en retenir le moindre mot. Le ruissellement des gouttes de pluies sur le toit du wagon répétait sans cesse la même mélodie, avec des couleurs et des tons différents, le rythme paraissait aussi précis que les engrenages d'une horloge. Il attirait son attention jusqu'à décoller ses yeux des pages devenues blanches. Elle regarda à travers la fenêtre l'air se charger d'eau, le soleil caché derrière en ruban argenté, l'air rêveur, absente. La géométrie palpitait dans un coin de sa tête pour plus tard redevenir un soucis. Pour le moment, elle voyageait.

On ne pouvait pas dire que tout le monde était perspicace. Il y avait dans ce compartiment un jeune homme qui se crut visé par ces regards et cette rêverie auxquels il mit un terme.

—Serait-ce la première fois que vous descendez à Sindar?

Pour la première fois depuis le début du voyage, ramenée brutalement à la réalité, l'esprit de Laure observa et détailla, les sourcils froncés, ce qu'il avait d'abord considéré comme ces taches qui apparaissaient après avoir regardé longtemps le soleil dans les yeux. Il fallait bien la fatigue d'un long voyage en train commencé à point d'heure pour ne pas l'avoir regardé au moins une fois.

Qu'on se figurât un jeune homme de quatre ou cinq lustres tout au plus, approchant un mètre quatre-vingt de hauteur sans l'atteindre, assis sur un fauteuil de la manière la plus décontractée qui fût. Ses yeux étaient bleus et sombres, parfaitement visible derrière quelques mèches, noires et longues, qui descendaient de son front jusqu'au dessous de son nez et du haut de son crâne jusqu'à sa nuque. Il portait une touffe de poil de même couleur, soigneusement taillée sur son menton. Sa coupe de cheveux ainsi que sa barbiche était à la dernière mode à la capitale. Ses vêtements appartenait également aux dernières fantaisies en conservant autant le charisme que le ridicule.

Un vêtement fermé par trois rangés de boutons dorés et d'une ceinture le recouvrait des épaules aux genoux et aux poignets. Un espèce de vêtement militaire mêlé aux frivolités d'une cour, ouvert en dessous de la ceinture, avec un grand col arrondi et deux poches sur les côtés, sans manches. Mais ce derniers points n'était pas connu de Laure: il portait par dessus un grand manteau qui lui couvrait les bras. À sa ceinture était accroché une épée, c'était sans doute possible un noble.

On pouvait peut-être le qualifier de beau. Il répondait à plusieurs des qualités esthétiques de l'époque, qu'on considérerait aujourd'hui comme parfaitement ridicule. Aussi ridicule que le goût vestimentaire.

—Oui. Répondit-elle sèchement. Qui était-il, celui-là pour ainsi briser sa rêverie?

—Vous verrez, l'hôtel de ville est une petite merveille d'architecture, et les parcs, les jardins!

Le garçon tendit les deux bras de manière à illustrer ses pensées.

—Je ne m'arrête pas.

Son expression s'effaça aussi vite qu'elle était apparût pour laisser place à un stéréotype d'étonnement.

—Vous ne vous arrêtez pas?

Laure hocha la tête.

—Vous avez des affaires? Ou prennez-vous un bateau?

—Nous partons pour Sinpotr. Lui révèla Mme Doncourt.

Laure lui jeta un regard meurtrier et bref. Sa mère s'amusait de la situation, peut-être même espérait-elle la voir évoluer, il avait de l'allure. Le visage de l'inconnu s'éclaira.

—Alors nous nous reverrons peut-être! S'exclama-t-il, une fois mes affaires terminées.

Laure marmonna quelque chose d’inaudible, il lui prit la main avec délicatesse.

—Je suis Simon de Sinpotr, fils du comte de Sinpotr.

Il ne manquait plus que ça!

—Appelez-moi Laure.

Elle remarqua trop tard son erreur, avec le sourire de joie qui se peignit. Son nom, elle souhaitait le garder secret pour ne pas perdre l'anonymat. Elle aurait dû mentir, mais c'était contre ses principes, et donc non instinctif, chez elle.

Toutefois, il n'y avait plus d'anonymat quoi qu'elle eût fait. Vu leurs rangs, ils se seraient recroisés tôt ou tard. Ne donner que son prénom ne faisait que retarder le moment où il saurait qui elle était, et qui était son père. Pire: cela donnait au nobliau ce qu'il ne fallait surtout pas lui confier: une familiarité.

Un silence s'installa entre les voyageurs. Toute la structure trembla soudainement, deux secousses brutales. Le colon se plia en deux. Il ne pouvait pas cacher son malaise, mais rien de fâcheux ne se produit.

—Vous n'avez pas l'air d'apprécier les voyages en train. Commenta Laure, avec du sarcasme dans la voix.

Elle-même ne ressentait aucun désagrément, à peine un plaisir malsain mêlé de pitié à le voir se tortiller, pâle comme un ver.

—Il n'y a pas de train à Sinpotr, garantit-il, je n'ai pas l'habitude.

Laure leva les yeux au ciel, ce qu'il ne loupa pas. À cette discussion qui lui paraissait peu convenable, Mme Doncourt posa une question au jeune homme:

—Prenez-vous souvent le bateau, Monsieur de Sinpotr?

—Oui, il m'est arrivé plusieurs fois de faire le trajet entre Sinpotr et Sindar, ou entre Sinpotr et un autre point du nouveau continent. Et je vous en prie, appelez-moi Simon.

—Pour notre part, Simon, dit-elle en insistant doucement sur le nom, c'est la première fois que nous quittons le continent, comme Déniz, d'ailleurs.

—Voudirez-vous que je décrive la Terre-Ardoise?

—Oh non! Je me posais seulement des questions sur le trajet, comme la quantité de voyageur.

—Les compagnies maritimes organisent les départs pour en donner l'impression. Comme vous avez du vous en rendre-compte, les billets s'achètent toujours trois semaines à l'avance, et elles se réservent le droits de déplacer d'un bateau à l'autre n'importe quel voyageurs, pour réduire le nombre de trajet.

Mme Doncourt acquiesça, elle l'avait en effet lu dans le règlement, et avait été contrainte par ce système à repousser.

—Et comme il n'y a aucun autre moyen de rejoindre Sinpotr, les voyageurs sont obligés de faire avec, n'est-ce pas? Une vraie arnaque collective. Commenta Laure.

—Tout à fait. Mais bon, la plupart des passagers s'arrêtent avant, à Wript, aux îles Damades, souvent même à Armen. C'est une destination très demandé.

—Il y en a pour partir là-bas? S'exclama Mme Doncourt.

—On ne peut plus. J'ai par exemple connu un membre de la société d'Astronomie de Dérond, qui faisait chaque année le trajet pour Sinpotr, en s'arrêtant plusieurs semaines à chaque escale pour faire des relevés.

—Avec le même billet?

—Vous apprendrez, Laure, que les lois et les règlements sont pleines de subtilités qui permettent de contenter les citoyens les plus malin. Mon astronome ne faisait qu'en profiter, en possédant un billet pour Sinpotr, il pouvait très bien s'arrêter à Wript et repartir plus tard, sur la même ligne à condition qu'il y ait des cabines vides. Il y a plein d'autres cas, par exemple, avec les accords entre nos compagnies et les Méniens, le prix du billet pour Armen est moins cher s'il s'agit d'une escale que d'un terminus.

—C'est bon à savoir, mais cela m'étonnerait qu'il y ait une grande affluence pour cette île. Ajouta Mme Doncourt.

—Détrompez-vous. C'est une destination très demandé des gens ayant une certaine fortune, et des Térendines.

—Des nonnes?

—Oui, curieux, hein?

Il se tût un instant, puis demanda:

—Et vous? Vous comptez rester longtemps à Sinpotr?

—Je rejoins mon mari.

—Il est colon?

—D'une certaine manière. Répondit Mme Doncourt, en voyant le regard meurtrier de sa fille.

—Votre père, je suppose? Il doit-être un père comblé d'avoir pour fille une si charmante créature.

Laure le remercia glaciale, autant embarrassé par la remarque que par le voisinage. Il fronça les sourcils en regardant la couleur de sa robe, couleur du vin.

—Serait-il géographe? Ou astronome?

À Déniz, les couleurs des vêtements répondaient à un code, tombant en désuétude, qui indiquait la situation sociale de la personne. Le violet était pour les scientifiques, les chercheurs, les penseurs.

—Non, répondit Mme Doncourt.

Laure nota divers changement dans la posture de la tête de Mme Taspondiel, tournée vers la fenêtre.

—Nous portons du violet car nous ne sommes pas dans un cadre officiel, déclara Mme Doncourt. Mon mari n'est pas savant.

—Qu'est-il, alors?

—Il travail pour le gouvernement, répondit-elle, après avoir remarqué le regard noir que lui jetait sa fille.

La conversation dévia après vers d'autres sujets, selon le bon vouloir de Simon, plus que des autres voyageurs. Il s'arrangeait pour faire tourner toutes paroles autour de lui, évitant, avec soin et efforts, les sujets qui ne l'intéressaient pas, ou qui se révélaient trop complexes pour son crâne.

—Je suis persuadé que les théories de Gandt et Demessny sur le sujet sont très intéressantes, mais vous savez, mais vous savez, il y a de ces gantiers dans l'est...

L’escrime, la mode et les jeux d'argents semblaient avoir sa préférence. Il en discuta une bonne heure, sans compter chacune de ses tentatives pour y revenir. Laure écoutait tout d'une oreille distraire, peu intéressée par la mondanité. Elle ne replongea pas dans son livre de peur de se montrer impolie devant lui et sa mère.

Elle se remit à observer la pluie, le nuages et la campagne par la même fenêtre, proche du visage de Simon. Celui-ci ne s'en offensa pas, toujours pensant qu'elle ne regardait que lui. Les gouttes d'eau se faisaient plus rares, des rayons de soleil perçaient la voute des nuages. Les rares végétaux qu'elle voyaient étaient assombris, le ciel gris bleuté, les nuages rougissaient. En hiver, ç'aurait été le crépuscule.
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Cracky
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Sam 13 Avr 2013 - 19:01

Suite et fin du chapitre.

Le train s'approchait de Sindar. Le grand port de Déniz dominait la mer de Medna, coupé en deux par le fleuve Séarla. Laure n'en voyait rien Ce qu'elle voyait, c'était les hauts murs de la ville, d'aspect austère, un bouquet de ses toits. La pluie avait saturé la pierre de couleurs foncées et ternes. Plus loin vers le sud-ouest, quelques-uns des premiers sommets des Calahms cachés dans la brumes, ces montagnes qui représentaient la frontière entre Déniz et Étiola.

Sindar était la seconde plus grande ville du pays. Un point stratégique pour le commerce et la défense. À la fois port fluviale et maritime, elle permettait aux marchandises de circuler des plus lointaines colonies jusqu'à l'intérieur des terres, au plus profond du pays. Plusieurs fois attaquée par les Méniens et les Étiols, Son système défensif était régulièrement restauré amélioré ou remplacé.

Tous les bâtiments étaient agglutinés à l'intérieur des murailles. Celles-ci segmentaient la ville en plusieurs quartiers, reliés par des portes. Toute la ville était bouclée au coucher du soleil, toutes les portes verrouillées. Dans tout le pays, Sindar était la dernière ville que dirigeait la prudence et la sécurité, la dernière aussi à maintenir la pratique du couvre-feu.

Le train entra dans la ville par une grande ouverture en demi-cercle, gardé par deux ou trois soldats en uniforme, qui interrompirent leurs activités pour regarder passer la locomotive. Il continua son voyage jusque profondément, serpentant à travers trois autres arches.

Il ralentit, s'arrêta à l'arrière de la gare. Tout le monde descendit. Simon salua la jeune philosophe, s'inclina très bas, lui baisa une main en posant la sienne sur la garde de son épée. Il salua plus sobrement ses autres compagnons d'aventure.

Mme Doncourt appela un porteur qui s'occupa de leurs bagages. Ils étaient proches du port, si proche qu'ils marchèrent jusqu'au bateau. Plus que toute autre partie de la ville, le port était protégé. À la porte de celui-ci, elle montra ses papiers et son laisser-passer, avant de demander où était amarré le Hâtif.

Peu après, ils se trouvèrent tous les quatre dans la salle à manger du bateau, et leurs bagages dans la soute, à distance du rivage.

Le bateau vogua pendant un mois et demi. Du 4 Août au 20 Septembre. Il quitta Sindar le soir, longea les côtes déniennes et étioles à petite allure, en cause qu'il y avait de nombreux rochers et récifs dangereux. Le capitaine ordonna de déployer toutes les voiles quand l'île des Méniens fut hors de vue. La mer était calme, le temps resta stable durant toute la traversée. Il y avait à peine un peu de pluie, quelques nuages, ni foudre, ni vents violents.

Les Doncourt s'ennuyait à bord, à l'exception de Lloyd qui trouva des camarades de jeu. Laure ne rencontra personne à qui parler, elle passa son temps à lire et relire, lire encore les rares livres auxquels elle avait accès. Le reste du temps, elle regardait les flots ou discutait avec sa mère de manière stérile.

Malheureusement pour elle, elle eut à subir à plusieurs reprise la conversation de quelques ennuyeux. Sa mère absente, elle les envoyait vite balader en leur parlant, avec moult détails, des théories de Gandt ou Demissny sur la vanité. Effet immédiat.

Enfin, après plusieurs cinq semaines sur la mer méridionale, la vigie aperçut des changements au-dessus des eaux, puis la terre se dessiner à quelques heures, l'Hapin et Wript étaient en vue.

L'Hapin était une région du globe comprise entre les montagnes d'Hardar, la Terre-Vera et l'océan. D'abord découverte et conquise par les Étiols au XVe siècle, elle avait ensuite été cédée aux Odrais en 1653 puis avait obtenu son indépendant 90 ans plus tard. C'était le seul état absolument indépendant et connu extérieur à l'ancien continent.

Wript était le port, la plus grande ville et la capitale de ce nouvel état. Elle ne possédait pas de murailles, juste une citadelle et quelques protections pour le port, construit de manière à conserver les bateaux à flot au plus près des côtes, malgré la marée.

Le Hâtif fit une escale de cinq jours pour vérifier l'état du navire, réapprovisionner les cuisines et changer le matériel usé. Beaucoup de passagers quittèrent leurs cabines pour des chambres plus stables. Les Doncourt louèrent une chambre dans un hôtel du centre-ville. Mme Taspondiel resta dans le bateau, réduisant à néant des dizaines de pelotes colorées, tant qu'il en devenait improbable qu'elle les ait toutes cachées dans son sac minuscule. Mme Doncourt lui rendait parfois visite le soir.

La petite famille se promenait chaque jour à la recherche de curiosités locales. Ils sillonnèrent les rues et les ruelles, les avenues et les boulevards, les yeux rivés sur les hautes façades de pierre rosées, douces comme le calcaire, ou sur les modestes maisons de briques. Des petites fenêtres à de grandes baies vitrées, en passant par les couleurs des toits, ou les caprices des architectes, des propriétaires, des commanditaires, n'importes quels éléments dépaysants attiraient leurs regards et les transportaient loin de leur vie de Câlug. Et qu'on le crût, il y en avait beaucoup.

Déjà, la ville et l'Hapin n'avait jamais eu avec la république des relations diplomatiques. Pas de liens culturels, historique, ... Trois peuples avaient eu de l'influence sur ce territoire, les Étiols, les Odrais, et les autochtones, bien sûr. Même Lloyd avait une culture suffisamment étendue pour remarquer ces influences, tant dans les meubles que les immeubles, les personnes. Au spectateur, Wript continuait d'être un champ de bataille pétrifié et éternel, un doux mélange d'harmonie et de cacophonie.

Ainsi, la culture originale des Hapins subsistait dans des petits détails, l'allure particulière d'une statue, les arbres d'un jardin, ou les ornements choisis et ordonnés par les habitants. Laure trouvait ces éléments autant exotiques que mélancolique. L'âme de ce pays, toujours vive sous la cendre, mais éteinte, par les ravages du temps.

À l'inverse, l'influence Odraise était omniprésente dans les rues tracées à la règle, sans places, sans autres fontaines que de petites sculptures murales, parfois des gigantesques. Ce pays était partout, des formes des pâtés de maisons, au choix des fenêtres, plafonds ou chapiteaux.

Quant à l'Étiola, il n'était présent que dans le centre-ville et le port, les parties les plus antiques. Les grands bâtiments civils, militaire et religieux conservaient ainsi leurs allures originelles, depuis la fondation de la ville.

Dans les rues, les Doncourt étaient aussi discrets qu'un chameau dans un champ de citrouilles. Outre leurs comportements de touristes, leurs discussions de touristes, ils n'avaient pas grands choses en commun avec les habitants du coin habillés tout en noir et suivant des coutumes fortes étranges pour les étrangers.

Après la visite des ruelles et des boutiques dans les premiers jours, la famille s'intéressèrent aux grands ouvrages de la ville ouverts au public. Tout ce qui était de l'ordre du château, du palais, du bâtiment civil ou militaires ne laissaient voir que leurs façades. Il n'y avait en plus ni musées, ni guide pour raconter l'histoire de la ville, ou les coutumes, ou les légendes locales. Rien, sauf les monuments.

Ils visitèrent principalement des édifices religieux, des chapelles, des églises, la cathédrale, qui avaient par nature leurs portes ouvertes. Les plus petits n'étaient souvent qu'une grande salle de prière recouverte d'une voute en plein cintre. Pittoresque, intéressants pour un œil averti ou excentrique, mais peu impressionnants pour le grand public.

Les plus grands édifices avaient plus de charme à première vue. N'est-ce pas ce que recherchaient des gens en promenade à l'étranger, du gigantesque, du gargantuesque, du titanesque? Quelles pâles figures faisaient les chapelles aux yeux des touristes, malgré toutes leurs beautés face aux basiliques gigantismes, et à la cathédrale! Cette dernière suffisait à rassasier seule beaucoup de gourmands, elle suffisait aux faignants.

Celle-ci siégeait en haut d'une colline, éloignée de la mer. On la voyait de loin, et de son sommet perché, on pouvait voir par temps clair les montagnes et la forêt roussie, l'ensemble même du pays. Sa façade principale possédait trois longues portes couronnées de tympans racontant chacun une histoire, la création du monde, le monde et l’Armageddon. Deux tours sans toits se trouvaient au-dessus des premières et deuxièmes portes. Une troisième, plus grande, se trouvait à la place du chœur.

Laure admira cette façade sobre et spectaculaire avant de grimper les marches jusqu'à la porte centrale. L'intérieur était entièrement peint, autant les statues que les murs, les plafonds. Étrange spectacle coloré, imprégné de spiritualité.

Tandis que sa mère et son frère marchaient en direction de l'autel, elle choisit l'allée de droite pour regarder les vitraux. Bien qu'il n'y eût aucune cérémonie, des chants et des prières s'unissaient dans l'air froid. La musique se mêlait aux lumières et à l'obscurité pour donner au lieu-saint son atmosphère si particulière.

Laure marchait, à pas lents, recueillant en elle des émotions et des impressions de voyage. Elle admira les vitraux, caressa des yeux les statues et les peintures, lut les noms inscrits dans la pierre, personnages religieux, ex-voto, hommages et murmura un bref instant devant un rassemblement de prières, petites lumières posées par ceux qui souffraient. Elle adressa un regard au chœur, en répétition, et faisant le tour de celui-ci et de l'autel, elle vit, de l'autre côté de l'église, Mme Taspondiel simplement assise sur un banc, habillée de noir, les lèvres tremblaient légèrement sans un souffle, sans un bruit.

Si Laure était une insatiable curieuse, parfois impertinente, elle n'était en revanche pas indiscrète. Elle ne posa, durant le reste du voyage, aucune question à sa mère ou l'intéressée. Rien, même si la langue lui brulait de connaître, d'apprendre.

On était le 24, le lendemain, le Hâtif reprit sa route en fin de mâtiné. La distance à vol d'oiseau qui les séparait de Sinpotr était plus courte que celle qu'ils avait parcouru depuis Sindar. Cependant, il y avait deux escales, pour des raisons diverses et variées, bien ennuyeuses à expliquer.

Les deux philosophes discutaient de tous les secrets de l'univers, et de cette vérité qui les faisait tant vibrer, Mme Taspondiel tricotait dans son coin, et Lloyd jouait avec d'autres passagers. Ce tableau se répétait sans cesse, jour après jours, jusqu'à leur escale aux îles Damades, ce gros archipel à l'est de Wript.

On l'oubliait, mais ces îles étaient les premières qu'avait découverte l'Etiol Jacques Ydam en 1543, et non les côtes de Wript comme certains en était persuadés. L'archipel était plus long que la plupart des gens le pensaient. Elle était composée de huit îles principales, auxquelles s'ajoutaient une myriade de petit îlots, de récifs et de bancs de sables.

Quand Jacques Ydam arriva sur ces îles, ce fût sur la plus grande d'entre elles, Kolowo, au nord-nord-est de Wript. Il y fonda le fort de Damades, détruit quelques années plus tard. Cette île comportait deux petites villes, et possédait au kilomètre carré près, la même superficie que Terre-Coeur.

Ensuite venait en taille l'île de Korona, plus longue mais beaucoup plus fine. L'extrémité nord de celle-ci se trouvait à la même latitude que la partie sud de Kolowo. Son extrémité sud correspondait à la latitude de Wript. Ainsi, la longueur totale de l'archipel était à peu de chose près la même que celle du territoire de Déniz.

Les six autres îles se trouvaient réparties dans ce périmètre. À l'ouest de Korona il y avait la petite île de Bâr et l'île de Bargo, en forme de virgule. À l'ouest de Kolowo se trouvait l'île de Schowo, et entre les deux les petites îles de Far, de Lâ et de Mona.

C'était sur cette dernière que le Hâtif allait déposer ses passagers. Laure regarda le canot descendre doucement jusqu'au niveau de l'eau. Il partit ensuite pour annoncer la présence du Hâtif au large de l'île.

L'île était entièrement visible depuis le navire. Il s'agissait d'une île rocheuse, probablement le haut d'une montagne ou d'un plateau dont la base aurait disparu sous le niveau de la mer. Il n'y avait pas de port, juste de petites pirogues déposé sur du sable amené par la marée. À cause de celle-ci justement, et d'un manque de fonds, aucun port n'avait été construit aux îles Damades. Les gens y accostaient comme si ce n'était que des îles désertes.

Aux pieds de l'île se trouvait une petite plage, qui correspondait à l'espace recouvert par la mer lors des marées hautes. Un village se trouvait un peu plus haut sur la partie rocheuse. Des huttes de bois et de longues feuilles côtoyaient quelques maisons de pierre construites à la manière Hapine. Malgré sa culture très différente de celles présentes sur le nouveau continent, ces îles étaient un morceau de la république de l'Hapin. Le reste de l'île était couverte de forêts.

Le canot arriva jusqu'à la plage. Une cloche sonna pour avertir les touristes. En quelques minutes, plusieurs personnes montèrent dedans avec l'ensemble de leurs valise. Sur le Hâtif, un second canot fut descendu à la mer pour emporter quelques un des passager. On les descendit avec une échelle de cordes, et les bagages attachée à un câble. Le marin chargé de la traversé commença à ramer en direction du village tandis que l'autre canot retourna jusqu'au navire.

Il fallut quatre traversées par bateau pour ramener ou emmener les passagers. Le capitaine vérifia les laisser-passer de chaque arrivant avant d'ordonner le départ. Les îles Damades disparurent mollement dans la lumière du couchant. Il avait bien fallut une après midi, ou presque, pour cette escale. Le capitaine fulminait.

Il n'était pas le seul, les Doncourt s'était fait une joie de pouvoir faire ne fût-ce qu'une petite promenade dans l'île, ils étaient aussi en colère. Ils auraient tout aussi bien pu faire un concours du plus frustré, que le résultat, quel qu'il fût, pourrait à loisir être remis en doute.

Dans cette atmosphère de déception et de bouderie, ils continuèrent leur route vers le sud-sud-est. Ils s'approchèrent d'Armen le 16 octobre. Cependant, entre ces deux escales, une rumeur vint aux oreilles du capitaine. D'une vieille dame qui le tenait d'un de ses amis qui le tenait d'un passager venu des îles Damades qui le tenait lui-même d'un marin venu de Sinpotr, les Doncourt présents étaient la famille du gouverneur de Terre-Ardoise.

C'était une possibilité que plusieurs passagers avaient eux-même envisagée. Doncourt n'était pas un nom très courant. Il l'avait envisagé, et c'était tout. Qu'en avaient-ils à faire? Rien du tout. Mais une fois lancée, la rumeur avait le terreau idéal pour se propager de la vigie à la cale. Quand on s’ennuie, on trouve à s'occuper.

De commère en commère, de concierge en concierge, de Pipelet en Pipelet, la rumeur s'étendit jusqu'aux oreilles du capitaine. Celui-ci, non content de réclamer de Mme Doncourt la vérité, s'empressa de jouer les lèches-pompes. Sans doute convaincu qu'il obtiendrait à Sinpotr une récompense pour avoir amené sains et saufs la famille du gouverneur dans une si périlleuse traversée.

Cette fois il leur paraissait impossible de le faire fuir. Encore plus collant que les autres, il se montra vacciné contre Gandt et Demissny, et ce malgré le peu de chose qu'il était mentalement capable de comprendre de leurs théories. Ce fut bientôt à Laure de le fuir, se cachant dans sa cabine jusqu'aux repas. Ce comportement renforça malheureusement les rumeurs qui circulaient.

Le 17 Octobre enfin, Laure put apercevoir depuis son hublot les premiers rochers d'Armen. Le capitaine dirigeait le bateau, il était si concentré qu'elle estima une excursion sur le pont sans danger. Elle quitta son refuge, traversa le couloir et monta les escaliers jusqu'à se trouver à l'air libre. Elle contourna la partie centrale pour retrouver Mme Taspondiel à l'avant. Elle ne lui parla pas, elle contempla la marine.

Du rose noircie de ses pierres, Armen semblait ne faire qu'une avec le roc qu'elle avait épousé. Elle s'y dressait, droite et rude, depuis plusieurs décennies. Il fallait avoir de bons yeux pour la voir depuis la mer, comme il fallait en avoir pour voir les nymphes sortir des sources. Le silence qui les entouraient froid et palpable ajoutait mystère, force, distance au charme austère du géant pétrifié.

Enfin, elle vit les murs tout entiers tandis que le vaisseau entrait dans le port. Placé sur un rocher, le port se trouvait à ses pieds. Plusieurs vaisseaux y était amarrés, mais aucun n'appartenait à la couronne de Ménia. Ce port était celui des étrangers, sans la moindre protection. Du haut des tours et du rocher pointait de nombreux canons.

Désormais amarrés, Laure et sa mère espéraient bien pouvoir visiter un peu les environs. La jeune fille redescendit à sa cabine pour se changer et frappa au passage à la porte de sa mère.

—Maman! On va pouvoir descendre!

Elle entendit ce qui semblait-être un cri de joie, mais trop pressée, elle fondit sur la porte de sa chambre pour sortir des placards tout ce qui lui semblait utile pour cette escale. Elle savait que celle-ci ne durerait pas longtemps, le capitaine avait insinuer qu'ils repartiraient le soir même. Elle sortit de sa cabine, et remonta avec sa mère et son frère sur le pont.

—C'est hors de question! Hurla le capitaine.

—Que vous le vouliez ou non, nous visiterons Armen.

—Un jour, oui, peut-être, mais pas tant que vous serez sur mon bâtiment! Il est hors de question que vous descendiez ici!

Le capitaine faisait obstacle, les bras écartés pour les empêcher de débarquer.

—Écoutez-moi, dit Mme Doncourt, et écoutez-moi bien. Que nous soyons sur votre barquette ne justifie en rien que vous nous traitiez ainsi! Nous avons parfaitement le droit de descendre et de monter à notre gréé selon les règles mêmes de votre compagnie! Rien ne vous autorise à nous empêcher de faire du tourisme!

Le capitaine ne voulait rien entendre. Toutes ces raisons, il les connaissaient, mais ce n'était pas tous les jours qu'il transportait la famille d'un gouverneur Déniens! Il invita deux marins à raccompagner les dames jusque leurs cabines.

—Comment osez-vous! Hurla Laure.

Elle le poussa en arrière. Pris au dépourvu, il ne put rien faire d'autre que la regarder dévaler la passerelle jusqu'à terre. Il essaya de la rattraper, mais Mme Doncourt l'en empêcha, il se dégagea et courut.

—Envoie ma bourse maman!

Elle reçut de justesse le bout de peau rebondit dans lequel elle conservait ses économies, et que sa mère gardait d'ordinaire. Bloquée par les marins, Mme Doncourt ne pouvait pas la rejoindre, elle se contenta de dire:

—Ramène de beaux souvenirs!

Laure fit un dernier signe de main en sa direction et u sourire avant de courir. Le capitaine la poursuivait, plus visible qu'elle.

—Revenez! Beuglait-il, ce comportement est indigne de la fille d'un gouverneur dénien!

Mais elle avait déjà quittée le port, dissimulée dans la masse de passants et de chariots qui montaient ou descendaient la longue route enroulée qui menait par-dessus le rocher d'Armen. Sûre de ce type de cachette, elle passa sous la grande porte de la ville, après avoir payé son passage à l'octroi.

La ville était une sorte de grosse place forte sur plusieurs niveau. Le port se trouvait au niveau de la mer, le marché, les quartiers pauvres et moyens sur la falaise et les possessions publiques, les casernes, les résidences de la noblesse Ménienne, perchées tout en haut du rocher. Si cette partie était clairement calquée sur le modèle des villes de l'ancien continent, principalement pour son architecture, sur la falaise les quartiers étaient plus originaux. Laure n'eut accès qu'à cette dernière : il aurait été stupide de payer l'octroi du quartier riche pour voir ce qu'on trouvait partout au nord de l'océan Méridional.

Laure agit en touriste. Elle était dans la rue principale qui montait vers le sud et le rocher et admirait l'atmosphère du lieu, cherchait des détails inhabituels dans l'architecture qui l'entourait, furetait, fouinait dans les étals et les bazars en plein air. Il y en avait un peu partout dans cette rue et dans les voisines, il y avait beaucoup d'espace entre toutes les maisons et les gens en profitaient, la couronne aussi. Les bâtiments étaient bas, de deux étages tout au plus, avec de grandes fenêtres avec des panneaux des bois blancs car il faisait chaud. Les murs étaient épais, les portes consolidées, toute l'architecture était inspirée d'une volonté de se protéger. Des tourelles se trouvaient à tous les coins des maisons.

Les marchands avaient placés des cabanes de bois recouvertes de branchages et de feuilles devant chez eux où ils vendaient leurs marchandises. Méfiants, ils refusaient de laisser quelqu'un entrer chez eux. Ils avaient fabriqué leurs étalages avec les moyens du bord. Certains étaient biens droits et solides, d'autres auraient pu tomber au moindre vent, mais il n'y avait pas de vent à Armen. On y vendait tout et n'importe quoi, que ce soit local, du nouveau, de l'ancien ou du continent sauvage. Pommes et groseilles côtoyaient citrons, melons, oranges, goyaves, cédrats, mangues, …

Laure s'amusait comme une folle. Elle sautillait d'étalages en étals, observa les costumes ternes et fournies des indigènes, les particularités de la villes, croqua dans une pomme et dans son carnet un peu tout ce qu'elle voyait. Elle du bientôt en racheter un. Elle acheta quelques trucs en souvenirs, fibule, broche, fruit, nœud … Rien ne pouvait gâcher sa balade. Elle rentrerait au bateau contente d'elle et fière de montrer à sa mère ses dessins et ses souvenirs. Sa bourse s'était allégée.

Elle tourna dans une rue qui lui paraissait bien fréquentée. Et surtout, fréquentée par des gens de qualité! Elle reconnaissait quelques costumes Etiol, Idrian, et même Déniens qui ne pouvaient appartenir qu'à de riches citoyens. Curieuse, d'autant plus que cette rue semblait misérable, elle y entra à son tour. Quelques pas de plus, elle se figea.

Il y avait là une place en demi-cercle, cinq rues permettaient d'y accéder, réparties en étoiles. Dans la partie arrondie, il y avait de nombreuses personnes, des nobles, des riches, des bourgeois de moyenne condition, Laure reconnue même le costume noire et blanc de quelques Térendines, qui faisait ressembler leur porteuse à de grosses quilles. Son cœur se fêla un peu, lorsqu'elle se rendit compte du nombre de Déniens qui se trouvait à cette vente aux esclaves. Oui, une vente aux esclaves!

Dans la partie plate du demi-cercle se trouvait placé une grosse estrade sur laquelle paradaient les uns après les autres des personnes capturées sur le continent sauvage, ou dans la forêt roussie. Peut-être quelques-uns venaient aussi des Adrinn? Cette question était bien loin de se poser. Laure regardait dégoutée un jeune homme de son âge se faire emmener par un des acheteurs. Puis une femme, puis deux hommes ... Elle aurait pu vomir.

Ce qui la choquait encore plus_si cela pouvait_c'était le grand bâtiment qui se trouvait derrière l'estrade. Découpée dans ses murs se trouvaient quatre grandes cages dans lesquelles étaient enfermés « la marchandise ». Elle était trop loin pour voir, mais elle sentait presque des regards de haine la transpercer.

Elle se retourna et marcha loin de cette place qui avait réussi à l'atteindre dans ces plus profondes convictions.

Elle avait déjà entendu parler de ces ventes. C'était historique, à l'origine on se servait des criminels, des opposants politiques et des prises de guerres, jusque deux siècles auparavant où des rafles d'Adrinns avaient été faites pour compléter les besoin en main-d’œuvre des grands travaux. Ces ventes avaient été interdites à Déniz. Ce n'était cependant pas la même chose que de connaître la chose en étudiant l'histoire, et l'avoir sous le nez, sous les yeux, sans pouvoir rien faire.

Rien? Vraiment? Un instant elle se demanda si elle pouvait mettre tout le monde dans le même sac que les autres acheteurs. Et même, est-ce que tous étaient de mauvaises gens?

Elle retrouva le capitaine quelques rues plus loin. Celui-ci l'attrapa par le bras, et la tira vers le port. Laure se laissa faire. Comment pourrait-elle s'amuser encore à jouer au touriste?

Tandis qu'ils descendirent le long chemin, le capitaine lui fit la morale. Il rappela tout le décorum et l'abnégation que devait montrer_au minimum montrer_ la haute société et leur famille. Il tourna ses phrase dans le but évident de lui faire honte de sa conduite, et il fut satisfait de lui-même, en voyant qu'il avait réussi à faire pleurer la fille du gouverneur.

Il ne se rendait bien sûr pas compte, qu'à aucun moment, Laure ne s'était rendue compte de sa présence. Ils remontèrent sur le navire, et celui-ci partit avec le soleil couchant.

Dans sa cabine, Laure devinait qu'Armen s'éloignait d'elle, et pleura d'autant plus qu'elle n'avait pas trouvé de réponse à sa question. C'est dans cet état, et malgré toute les tentatives de sa mère, de son frère et de Mme Taspondiel que Laure passa les trois dernières semaines qui les séparait de Sinpotr. Enfermée en elle-même, sans trouver de réponse à sa question. Elle réussit toutefois à se ré-intéresser un peu à ce qui l'entourait.

Il n'empêchait, à chaque fois qu'elle se trouvait seule, elle retournait à Armen, retrouver sa honte et la sienne.
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Daisuke
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Mer 1 Mai 2013 - 22:09

Plutôt astucieux de ta part de mentionner une menace dès le début du chapitre sans en préciser tout de suite la nature.

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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Ven 31 Mai 2013 - 16:57

Chapitre III
La capitale de la Terre-Ardoise

Le Faramineux termina son voyage le 7 Novembre. Il n'y avait pas un nuage, pas de brume, rien. La scène manquait peut-être d'un peu de magie.

Autour de la ville, de très nombreuses îles verdoyantes, elle paraissait bleutée, au large. De près elle était noire. Toute la Terre-Ardoise était un rassemblement de roche qui reflétaient la lumière telles du charbon, installées ici sans ordre ni logique déterminée. Du basalte principalement, mais aussi du granite et du grès de la même couleur caractéristique, surnaturelle. L'ardoise bien sûr se trouvait sans peine, et dans quelques régions, des pierres plus rares, des cristaux, du marbre, des pierres fines ou précieuses. Tout ce territoire était un mystère scientifique.

Le seul lien entre ces minéraux, c'était leur apparence sombre.

À croire que c'était l'endroit choisi pour déposer les matières en surplus après la création. La Terre-Ardoise n'était que noire, noire et inhospitalière.

Elle était constituée de blocs rocheux que le temps, avait fusionné en un seul et solide bloc. Il n'y avait pas d'espaces terreux ou sableux, peu de plantes pouvaient subsister à cette hostilité.

On pourrait dire que la Terre-Ardoise était Terra Nullius par nature! La plus grosse et la plus consistantes de toutes les terres sans maître du globe!

Personne n'y avait jamais habité avant la colonisation dénienne, ni chez les peuples de l'ancien, ni parmi ceux du nouveau continent. À l'exception des îles voisines, pour la plupart luxuriantes et riches. Qu'un pays eût déclaré ce territoire comme sien relevait presque du miracle, qu'une ville y fût construite du fantastique. La simple existence de ce territoire était considéré par certains spécialiste comme une ineptie, des foutaises. Un grand nombre le niait.

Les veilleurs aperçurent le bateau peu avant son arrivé. Ils l'annoncèrent à la ville-haute et à l'intendant du gouverneur. Quand le bateau fut à quai, les passagers descendus, l'attroupement éparpillé, les Doncourt le virent arriver.

Le port était construit sur une crique, ce qui permettait d'éviter des destructions massives en cas de tempête. Il était entouré d'un haut mur de pierre aussi noires que le sol. Les quelques soldats envoyés depuis Déniz habitaient pour la plupart dans ceux-ci. Le premiers niveau avait été amménagé pour servir de caserne. Le second servait d'entrepot, et en cas d'attaque, des meutrières étaient présentes pour permettre de tirer avec des pistolets. Enfin, au-dessus des murs se trouvaient les chemins de rondes.

De très nombreuses tours carrées rythmaient ces longs et hauts murs. Elles ne cassaient pas la continuité des couloirs et des pièces, toutefois elles permettaient une plus grande puissance de feu. Elles seules en effet renfermaient des canons.

Bien sûr, toute la muraille de la ville n'était pas bâtie sur le même modèle. Les murs à l'est et à l'ouest est de l'aglomération ne comportaient que le chemin de ronde, à la même hauteur que les autres, sur lequel pouvaient se percher pour tirer et quelques tours, mais plus rare que dans les zones bien protégée. Ces zones étaient le port et la place forte.

Une tour cependant était très différentes des autres, elle se trouvait à l'entrée du port et était beaucoup plus large et plus haute, elle possédait même une toiture. Elle était entièrement creuse et ne possédait que trois étages, le rez de chaussé, une plateforme à mi-hauteur où se trouvait les canons et une dernière, sous les toits, dans laquelle se trouvait une grosse torche, le phare de Sinpotr.

—Si nous sommes un jour attaqués, nos ennemis trouveront de quoi s'opposer à eux.

Tout ceci servit d'introduction à l'arrivé d ce personnage. Il donna même plus de détails, numériques, sur l'importance de ces bâtiments, sur leurs constructions et leurs fonctionnements.

—Marcus Mélior, se présenta-t-il enfin, je suis l'intendant du guverneur.

Marcus rentrait doucement dans la catégorie des personnes âgées. Très peu de cheveux blond poussait sur son crâne en parchemin, tandis que sa barbe, grisâtre, occupait son menton et une partie de sa joue jusqu'à son nez et sa gorge.

Son âge était très certainement sa plus grande qualité, ainsi que sa mémoire. En plus d'être l'intendant, il était le plus ancien habitant de la ville, le doyen de la Terre-Ardoise. Il connaissait tout, tout de Sinpotr, à un niveau mathématique. Pour cela, il était un atout précieux.

Après s'être présenté, et avoir fait autant la présentation que l'éloge de sa personne et de son poste, Marcus leur déclara que M. Doncourt lui avait demandé de les guider dans Sinpotr.

—Il aurait voulu le faire lui-même, mais il est un peu trop occupé en ce moment.

—Cela ne va-t-il pas en contradiction avec votre importance hiérarchique? Demanda Mme Doncourt.

—Je ne vous la présenterait que sommairement. Répondit Marcus sur la défense, depuis l'autre côté de cette porte.

Il traversa la muraille, et montr aux Doncourt un point à sa droite.

—Là-bas, c'est le faubourg, je vous déconseille d'y aller, c'est là qu'habitent la plupart des traines-misères de la colonie, et les indigènes des îles voisines. De l'autre côté, continua-t-il en se retournant, c'est le quartier de la cathédrale, où vivent les artisans et une bonne partie des travailleurs. Il y a quelques monuments intéressants.

—Est-ce là que se trouve le couvent Ste Mélane? Questionna tout-à-coup Mme Taspondiel, à son grand étonnement.

—Non, les Térendines possèdent une petite île, mais elle tiennent un hospice près de la cathédrale.

Marcus montra ensuite le quartier construit au centre de l'enceinte, sur un plateau rocheux.

—Ça, c'est le coeur de Sinpotr, déclara-t-il, un bijou pour notre république. C'est là que se trouvent toutes les infrastructures de la ville, les plus grands commerce et une partie de la noblesse et de la bourgeoisie.

—Une partie? Nota Laure.

—Certaines famille riches pssèdent plusieurs des îles autour de la ville, ils s'en servent comme demeure et y font bâtir des chateaux. Le gouverneur habite d'ailleurs sur l'une d'elle.

—Quoi?! Où est-ce qu'il a pu trouver l'argent pour...? S'exclama Mme Doncourt. Et pourquoi?

—Pensiez-vous que Déniz ne sait pas loger ses gouverneurs?

—Non, mais...

—Le château de Vraisey et ses dépendances ont été racheté à l'ancien gouverneur. Une question de faste, de décorum, vous comprenez?

Marcus montra ensuite la partie entre la ville-haute et la cathédrale, à cet endroit le sol n'était pas noir.

—Vous voyez cette zone? Les mineurs du faubourg ont retourné les roches depuis la fondation de Sinpotr. Toutes les pierres intéressantes ont été vendu et le reste réduit en gravier et mélangé avec de l'humus venu de Quiétal pour installer des cultures. En ce moment les résultats sont encore incertains, mais ce serait une fierté d'entourer la capitale de jardins.

—Un véritable rêve. Commenta Mme Doncourt.

—Et il se réalisera, certifia l'intendant plein d'orgueil.

Les Doncourt retournèrent ensuite au port, leur visite fut rapide. Marcus les mena dans la partie où étaient allignés une vingtaine de petits bateaux colorés, des espèces de barque, où de bateau de pêche, avec une voile triangulaire, dans lesquels pouvaient s'entasser une demi-douzaine de personnes au grand maximum. Il en indiqua un.

—Celui-ci est à moi, le rouge à côté appartient à votre mari. Nous allons utiliser le mien pour aller sur Vraisey.

Tandis que les Doncourt embarquèrent, l'intendant s'absenta pour chercher quelqu'un apte à diriger l'embarcation. Ils placèrent leurs bagages de manière à ne pas chavirer, mais il y en avait trop. Mme Taspondiel se décida à rester au port, avec une partie de celles-ci. Laure ne devina pas à la discussion qu'elle eut avec sa mère, si elle la reverrait dans la journée.

L'esquif quitta le port, et navigua pendant un quart d'heure environ, vers le nord-est, esquiva les esquifs et les écueils, longea une île recouverte de verdure.

—À l'inverse du continent, expliqua l'intendant, les îles de la Terre-Ardoise sont fertiles et possédaient des habitants quand nous sommes arrivés, Certains groupes continuent d'y vivre, mais la plupart ont été déporté au faubourg. Ces îles contiennent maintenant des châteaux et des fermes.

Ils longèrent l'île suivante jusqu'à une petite crique. Un port grand comme une coquille de noix y était construit, avec une demi-douzaine de quais. Il n'y avait pas de place pour plus.

L'île était de forme triangulaire irrégulière. Sur la partie est, un plateau rocheux sur lequel se trouvait un château, comme on appelait à l'époque ces résidences entourées de jardins que les notables se faisaient construire depuis des lustres et des lustres pour leur bon plaisirs. L'ouest était recouvert de champs et de prés, une ferme en leurs centres.

Pas la moindre trace de roche dans la majeur partie de l'île, de la terre, et de la bonne terre seulement, recouverte de verdure et de plantes colorées. Au bout d'une grève, un chemin avait été aménagé, à travers les bosquets et les bois.

Les Doncourt suivirent l'intendant, avancèrent sur des pavés, à l'ombre des feuillages sur une cinquantaine de mètres, avant que les arbres ne s'écartassent. Le château leur devint visible.

Comparé à d'autre, le château de Vraisey était minuscule. Que valaient quatre tours, deux galeries et une terrassent comparés aux palais des vassaux du roi Étiol ? Aux forteresses de Ménia, aux châteaux de Sanère ?

Ce n'était qu'une habitation moyenne, comme celles des marquis ou des chevaliers de l'ancienne monarchie. Pour Sinpotr pourtant, c'était gigantesque. À part la cathédrale, et l'hôtel de ville, il s'agissait du plus grand monument de la colonie, et peut-être du plus beau.

Depuis l'extérieur, en y montant, Laure voyait un escalier rectangulaire et deux tours carrées, les tours sud et ouest. Accolée à cette dernière se trouvait une construction plus basse.

Ces deux tours avaient été les dernières construites. Leurs bases en pierre taillée existaient depuis le début des travaux, mais leurs achèvements avaient été longtemps retardés, et même modifiés. Elles servaient toutes les deux de logement, l'ouest pour les invités, la sud pour les propriétaires.

Les quatre tours formaient un carré, à l'exception de la tour nord, un peu excentrée. Trois ailes auraient dû être construites pour former un fer à cheval, comme c'était la mode, orienté vers le sud-ouest. Mais l'aile entre les tours nord et ouest fut abandonnée au final à l'exception du rez-de jardin, qui reliait les deux tours un peu comme un souterrain. Il avait pris en 1824 pris la forme de deux angles , un grand vers l'est et un autre ne comportant que la tour ouest et deux dépendances.

Ces deux tours, donc, étaient composées de quatre niveaux, un rez-de-jardin, un rez-de-chaussé et deux étages. Elles étaient faites en pierre noire comme le reste du château, sur une des faces de la tour sud se trouvait une tourelle ronde.

Les hauts de ces tours étaient plus grands que les bases. Une première corniche au milieu du rez-de-chaussé agrandissait la tour d'une trentaine de centimètres, une seconde entre le deuxième et le troisième étage d'autant. Les toits possédaient deux inclinaisons différentes, et une partie haute, plate, leurs donnant un aspect arrondi. Il n'y avait pas de porte, l'accès se faisait par les autres bâtisses. Les fenêtres étaient par contres nombreuses et variées. Celles du rez-de-chaussé étaient hautes et en plein cintre, celles du premier aussi hautes que l'étages, avec une grille dans la moitié inférieur. Le dernier étage, grand comme deux, ne comportait que quatre fenêtres, des lucarnes rectangulaires avec un chapiteau en arc de cercle, une pour chaque face.

Laure grimpa en première l'escalier. En haut, une cour de sable, clair cette fois, quelques arbres sur des pelouses, d'aspect exotique, et d'autres plus familiers, alignés ou plantés en solitaires, selon le goût du propriétaire précédent. Un magnifique bouquet devant la tour est se servait harmonieusement de la taille et de la forme de ces espèces.

À sa gauche, les tours sud et est étaient reliées par deux bâtiments de tailles différentes. Cette aile était construite d'un seul bloc, les murs s'élevaient droits, et lisses, et fiers. L'autre galerie était plus longue, elle passait devant la tour nord, dont Laure ne voyait que de toit en forme de cloche. La porte d'entrée du château se trouvait à droite de celle-ci.

Entre les tours ouest et nord, rien. Une simple rangée de buissons bloquait l'accès au vide. En s'en approchant, Laure aperçut un bassin en contrebas derrière un bosquet. Un lavoir, probablement.

Laure n'avait rien écouté du blabla de l'intendant, à propos de la taille du château, du nombre de serviteurs ou du prix qu'il avait coûté. Cette dernière information lui parût même inconvenante, ce qui fut confirmé par le regard noir de sa mère.

Mme Doncourt ne savait pas comment réagir, elle était gênée, partagée entre deux sentiments contraires, émerveillement, et l'impression de ne pas être à sa place. Elle n'avait jamais vécu dans un endroit similaire, malgré la position de son mari. Tandis qu'ils entrèrent par la porte, une question traversa son esprit : comment son mari avait-il vécu ces changements ? Et comment allaient-ils les vivre ? Elle remarquait à peine le décor non moins somptueux du vestibule, le sol dallé le plafond en caisson, … Un cordon pendait le long d'une fenêtre.

Une clochette tinta.

—Déjà quatre heures ? S'étonna l'intendant en sortant une montre en argent, Il est temps pour moi de rentrer à mon bureau.

—Merci de nous avoir consacré du temps.

—Tout le plaisir est pour moi. Si vous avez besoin de quelque chose, n'hésitez pas à sonner, dit-il en indiquant le cordon.

Sur ce, il disparut. Ses pas étaient étouffés par le sable.

Laure et Lloyd se retrouvèrent seuls peu après. Mme Doncourt était redescendue pour s'occuper des valises et de Mme Taspondiel. Pour Lloyd, une maison de cette taille, c'était un immense terrain de jeu. Il voulut courir, mais sa sœur le retint.

—Je doute que ton père soit content si tu casses quelque chose, visitons d'abord, il doit bien y avoir une pièce où tu pourras te distraire en sécurité.

Son frère fit la moue, leva son menton d'un air éffronté, et, souriant, dit :

—Et bien je vais jouer dehors.

Il disparut aussi vite que les autres, Laure haussa les épaules. Elle poussa la porte de droite et entra dans un salon. Elle jeta tendrement un regard en direction des fauteuils et des canapés alignés contre les murs et se jeta sur l'un d'eux, proche d'une ouverture.

Laure soupira. Elle en avait plein les pattes. Toute cette fatigue l'avait frappée une fois assise, elle vacilla en se levant et tira sur un cordon.

Au rez-de-jardin sonna une cloche. Un serviteur se leva et monta quatre à quatre l'escalier jusqu'à ce salon.

—Mademoiselle.

Leurs regards se croisèrent un instant, Laure avait l'esprit en bouilli. Elle crut voir une ombre derrière le garçon, ou un halo, elle ne sût plus, dans les minutes qui suivirent.

—Comment t'appelles-tu ? (Rester poli malgré l'envie de dormir).

Le garçon resta droit sans remuer un sourcil. Elle répèta.

—Moi ? S'étonna-t-il, Radd.

—Radd ? Radd comment ?

—Je n'ai pas de nom de famille.

—Pourrais-tu me guider jusqu'à ma chambre ? Je suis Laure Doncourt.

—Suivez-moi. S'inclina-t-il.

Ils traversèrent l'entrée et la salle d'arme, puis la grande salle à manger, la salle de bal et celle de jeux. Une fois dans la tour sud, Radd indiqua deux portes, et un escalier en colimaçon.

—Cette chambre appartient à Monsieur, dit-il, et celle-ci à son épouse. Au-dessus se trouve votre chambre et celle de votre frère, vous n'aurez qu'à choisir.

Le serviteur s'inclina et quitta Laure. Elle monta l'escalier et poussa la port la plus proche, elle s'effondra dans son lit, s'endormit.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Dim 18 Aoû 2013 - 16:08

Chapitre IV
Des Larmes rubis

Laure dormit toute la soirée, jusqu'au matin sans interruption. Elle se réveilla suite aux coups répétés de sa mère contre la porte, deux heures après le lever du soleil. En forme, elle se leva et défroissa la robe qu'elle avait oubliée de retirer, en piteux état, puis sortit.

Sa mère l'attendait en bas de l'escalier, avec une odeur de pain et de chocolat bouillant qui titillait ses narines. Après ce long voyage, elle imaginait s'être uniquement réveiller d'un mauvais rêve en sentant, en voyant ce déjeuner, avant de reprendre tous ses sens. Elle se mit à table et remplit son assiette de pain et son bol de lait. Sa mère s'assit en face d'elle, elle avait déjà manger.

—Tu t'es coucher bien tôt, hier.

—J'étais fatiguée.

—Ton père aurait bien aimé te voir.

Laure mâcha une bouchée le plus longtemps possible, sa mère attendait une réponse, elle avala.

—Eh bien, je le verrai plus tard.

—Quand ça ? Avec son travail, il risque d'être souvent pris.

—Oh ! Plus tard. Au repas, dans les couloirs, par hasard, bref, plus tard.

Mme Doncourt soupira, et regarda sa fille avec insistance. Laure mordit à nouveau dans son pain, en regardant son bol. Un autre sujet, une idée, n'importe quoi.

—Où va loger Mme Taspondiel ?

Le changement de sujet était sûrement trop visible, mais au moins sa mère mordit à l'appât.

—Au couvent des Térendines.

Laure arrêta de manger. Elle leva les yeux vers sa mère et se bidonna.

—Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?

—Pendant un instant, je t'ai imaginée avec le bonnet et la robe !

—C'est elle qui y entre, pas moi, triple buse !

Laure reçut le coup en pleine face. Si l'humour n'avait aucun effet, quelque chose n'allait pas. Elle avait dû toucher une corde sensible : Mme Taspondiel. Autant elle sentit le terrain glissant, autant ce terrain l'attirait. Elle ne lui avait rien demander de peur de paraître discourtoise, mais avec sa mère la situation était différente, elle n'y tenait plus.

—Pourquoi y entre-t-elle ?

—Je ne suis pas une commère.

—Moi non plus, mais tu sais à quel point je peux être curieuse. Et discrète.

—C'est de la curiosité mal placée.

—Aucune curiosité n'est mal placée à condition de savoir quoi faire de la connaissance qui y pousse.

—Qu'est-ce que tu pourrais en faire ? Rien du tout.

Elle la regardait maintenant droit dans les yeux.

—Rien, Si ce n'est en apprendre plus sur elle, et savoir comment agir face à cette personne.

Mme Doncourt, elle reconnaissait le style de sa fille, se détendit et sourit.

—Je ne devrais pas répondre, mais je ne pense pas que Victorine m'en voudrait.

Laure était désormais toute ouïe, prête à recueillir chaque information avec avidité. Sa mère était songeuse, elle croisa les bras, cherchant par où commencer.

—As-tu déjà entendu parler d'un Taspondiel, à part elle ?

Laure porta son bol à ses lèvres pour avoir le temps de réfléchir. En le reposant, elle dit :

—Peut-être dans un passage d'Histoire d'un continent, écrit par mon futur professeur, une simple allusion je crois.

—En bref tu ne sais rien. Grevin avait beau bien connaître Calaan, il l'a enterré dès qu'il n'en a plus eu de nouvelles. Comment dire ?

Mme Doncourt ferma les yeux, elle visualisa l'ensemble des éléments, tous plus nombreux et tragiques les uns que les autres.

—Et si tu commençais par le début ? Comment as-tu rencontrer Mme Taspondiel ?

Mme Doncourt soupira :

—Lorsque j'ai rencontré Victorine, Nous étions au lycée de Câlug. Elle venait de Wresdt, dans l'Hambr, moi de Raeim. Il me semble qu'il n'y avait que deux autres filles originaires de la province... l'une de la Bassy et l'autre de la Sanère, ou la Nailles, quelque chose comme ça. Je suis entré deux ans avant elle.

Laure repensa au visage grisonnant, aux yeux vidés de leur sang. Jamais elle ne l'aurait cru si jeune, ni qu'autrefois elle avait été jeune, riante, souriante, et étudiante aux côtés de sa mère. Elle l'aurait plutôt pensé l'amie d'une quelconque grande-tante de sa mère, ou plus loin. Mme Taspondiel était de ces gens qui lui donnait l'impression d'être nés vieux, ou mûrs, comme certains écrivains bedonnant et barbu.

Non, ces adjectifs ne correspondaient pas. Ils avaient une teinte inappropriée, elle était triste. Elle avait peut-être perdue ses illusions et sa naïveté mais elle n'était pas devenue exactement mûre. C'était là une nuance étrange, mais essentiel.

—Peut-être cela nous a-t-il rapprochées. Commenta-t-elle. Pourtant nous ne venions pas des mêmes couches sociales, moi de la petite bourgeoisie, et elle, de la noblesse d'épée.

Mme Doncourt fit une pose avant de continuer sur un ton pompeux et ironique, qu'elle prenait souvent à propos du passée.

—La très noble maison des ducs de Wresdt, dont les origines remontent à Oroneste, un des héros mythiques de la Ramade. Mais nos provinces étaient proches culturellement, notre dialecte, le port du bonnet plutôt que des chapeaux...

Mme Doncourt éclata en repensant à tous ces bons souvenirs de jadis. Un point intrigua sa fille :

—La noblesse d'épée ? Comment en est-elle venue …

—Son père l'a déshéritée. Mais ne me presse pas, je vais y venir.

Elle s'amusait désormais, c'était audible dans sa voix et visible dans ses traits.

—Notre diplôme en poche, j'entrais à l'université tandis que Victorine partit à l'étranger après avoir épouser le prince Jakov d'Ergana, sur insistance de son père et de ses frères.

—Quand tu dis Ergana, tu veux dire …

—La plus étendue des principautés Idriane, oui. J'ignore comment son père avait pu organiser un mariage comme celui-là, … Mais bon, bref.

Elle fit un geste, et reprit.

—Je continuais à être en relation avec elle par correspondance, son mariage tourna en cauchemar, son mari était violent, volage et haïssable, elle supporta tous les mauvais traitements jusqu'à ce que le prince invitât des savants à la cour d'Ergana.

—Taspondiel ?

—Oui. Un historien spécialisé dans le continent sauvage. Il resta quelques temps là bas, avant de s'enfuir avec Victorine à Ménia, où la honte du prince ne pouvait les séparer. Celui-ci répudia son épouse, prit une seconde femme, et le duc de Wresdt renia sa fille. Les relations entre les deux familles étaient devenues calamiteuses, elle l'apprit dans les journaux, mais elle s'en moqua. Calaan entra à l'académie de Tardan, ils se marièrent et vécurent quelques temps heureux. Puis l'académie proposa à Calaan la tête d'une expédition. Il partit, et ne revint pas, officiellement tué lors d'une attaque d'indigène.

Mme Doncourt s'arrêta là et se frotta la gorge. Laure assimila doucement l'histoire de la veuve. Elle termina son déjeuner et se leva. Sa mère fit de même. Elles ne la jugeraient pas. Sa mère lui rapporta les règles de la maison édictées par son père. En gros, le bureau de M. Doncourt, dans la tour nord était interdit d'accès, ainsi que la tour ouest réservée aux invités. À l'exception de la tour où se trouvaient leurs chambres, tout était réservé pour les réceptions, en dehors de ces moment là, ces pièces n'avaient aucun intérêt pour la vie quotidienne, elles n'étaient ni nécessaires, ni autorisées ni interdites. Mme Doncourt se contenta d'évoquer les emplois sommaires des pièces les plus importantes.

Elle poussa ensuite la porte de la salle de jeux, toutes leurs affaires étaient entassées là, dans un coin.

—Nous allons passer la journée à ranger ! Déclara-t-elle d'un ton joyeux, en tirant la sonnette.

Il n'y avait lus que ses bagages et celles de son frère, dont certaines étaient trop massives pour passer le colimaçon. Elle empoigna un sac où elle était sûre de trouver des vêtements en bon état et monta se changer. Lorsqu'elle redescendit, elle entendit un serviteur placer ses livres dans des caisses plus petites.

Ce travail prit un certain temps que Mme Doncourt couronna d'un encas. Le serviteur, sa tâche finie, son gâteau avalé, retourna dans les profondeurs du château. Peu après, Lloyd pointa le bout de son nez.

Les chambres avaient toutes un mobilier similaire, et les mêmes dispositions, en miroir. La chambre de la jeune fille se trouvait à gauche, un lit se trouvait à droite en entrant, un bureau à cylindres contre le mur de gauche. Leurs pieds griffus étaient faits en acajou, et le reste dans ce bois cramoisie et doux qui donnait son nom à la forêt roussie. La matière de ces meubles étaient leur unique coquetterie, ils n'étaient ni marquetés, ni sertis d'écailles ou de pierres. Beaux car sobres. Un coffre se trouvait à côté du bureau, et les murs supportaient deux rangées d'étagères. Entre les deux fenêtres une coiffeuses, devant un des rideaux, un pot de chambre, L'ensemble était obscur et chaleureux. Le soleil qui entrait dans la pièce prenait une teinte si chère au père de Laure. Plusieurs lampes en cuivres parsemaient l'ensemble.

Tandis que sa mère aidait Lloyd, elle rangea ses bibelots sur les étagères, ses robes dans le coffre. Bientôt elle actionna les balanciers, les ressorts, et tous les automates, et toutes les pendules, et toutes les boites à musiques s'actionnèrent successivement. La porcelaine se lança dans une gigue du bonheur qu'elle trouva charmante. Elle jeta un coup d’œil attendri et remarqua avec stupeur qu'elle n'avait plus assez de place. Celle-ci avait littéralement fondue sous les afflutiaux, Elle mis des feuilles dans son bureaux et son matériel d'écriture, mais pour le reste, ses poids, ses outils de verre ou de métal de forme difformes et bizarre, elle ne savait qu'en faire. Elle rentra dans la chambre de son frère.

—Maman, je n'ai pas assez de place.

Mme Doncourt, alors fouillant dans une valise, sortit de la chambre en se frottant les mains. Elle jeta un coup d’œil dans celle de sa fille :

—Tu as vraiment besoin de tout ce capharnaüm ?

Devant le haussement d'épaule qu'elle eut comme réponse, elle ajouta :

—Nous ne passerons pas des décennies ici, Laure, tu aurais très bien pu laisser tes agobilles à Câlug.

—Jamais, plutôt y laisser Lloyd et mettre mes affaires dans sa chambre ! (Son ton était on ne pouvait plus espiègle), Et quoi ! Tu ne vas pas me dire que dans toute ces pièces, il n'y en a pas une seule où je puisse déballer mes affaires ?

Sa mère sentit la lassitude la gagner.

—Monte tout ça dans la bibliothèque, je pense que ton père ne verra aucun inconvénient à ce qu'on y rajoute une étagère, évite seulement de mélanger tes livres et ceux de la maison.

Laure n'attendit pas, elle sonna, un serviteur vint et en moins de deux, un meuble avait été mis à sa disposition. Il y en avait, à l'entendre, un certain nombre qui prenait la poussière sous les toits.

La bibliothèque occupait tout le sommet de la tour. Le premier propriétaire avait dû être un passionné d'étude, comme elle. Cette pièce avait une même surface au sol que la salle à manger, mais des murs beaucoup plus hauts, et les lucarnes étaient de tailles réduites comparées aux autres fenêtres. Les murs étaient encombrés de livres, sur toute leurs surfaces.

Le rangement, un coffre, avait été posé aux pieds d'une table qui occupait le centre de la pièce. Tous ces livres … En les voyant Laure se réjouit, remercia mentalement la personne qui avait pu les rassembler.

Tous rangés, les chambres comme la bibliothèque, Mme Doncourt fit une tournée d'inspection tout en souriant et dit à sa fille le reste des règles, notamment les heures de repas, et les dispositions prises pour son instruction.

Peu après, Laure s'éleva jusqu'au grenier où elle étudia quelques instants la classification des ouvrages, avant d'y plonger, heureuse comme sérieuse. Elle passa beaucoup de temps là-haut, tant que sa mère dut l'appeler à plusieurs reprise, jusqu'à s'énerver, pour la faire descendre pour le dîner puis le souper. Elle oublia jusqu'à l'heure de dormir, et finit la nuit sur sa chaise. Le soleil la réveilla, et avec elle son emploi du temps.

Elle descendit dans sa chambre, six heures aux pendules. Elle se passa un coup d'eau et se changea, rassembla des cahiers dans un sac.

Il était vraiment tôt. Elle descendit sans s'attarder plus longtemps et attendit patiemment le réveil de sa mère, un livre en main. Il n'y avait aucune lampe allumées, la lumière extérieure lui suffisait. Sept heures sonna bientôt, peu avant que sa mère se levât. Ses yeux se perdaient derrière de gros cernes.

Le cordon tiré sonna dans les cuisines, un serviteur apporta des tasses et des cruches, des confitures, des tartines, des pots parfumés entassés sur un plateau. Il dressa la table.

—Merci Radd, dit Laure en se rappelant son prénom.

L'adolescent s'inclina et se retira sans dire un mot ou quoi que ce fût. Laure mangea, sa mère aussi. Elle se leva une fois rassasiée, salua et sortit du château, son sac à la main. En traversant la galerie, elle maudit cet architecte alcoolique qui n'avait pas penser à mettre une porte plus proche. Elle descendit le même chemin qu'à son arrivée jusqu'aux quais. Quelqu'un l'attendait, près à l'emmener à son premier jour de cours.

Il était un peu plus de huit heures et demi quand elle passa sous la porte de la ville haute, beaucoup plus tard qu'elle ne l'aurait pensé. Cette route sur la côte avait été interminable, entortillé dans tous les sens, sac de nœuds. Un instant, elle reprit son souffle, en observant la place du marché, une demi-lune adossée contre la muraille, cela ne lui rappela pas de bons souvenirs. Les marchands étaient là avec leurs acheteurs à jouer les commères autour des marchandises. Elle traversa la place, suivit l'avenue jusqu'à la place Henri Quônat, puis la place du palais.

C'était une journée plus sombre que les précédentes. De gros nuages menaçaient de fondre, sombres, remplis de foudres. De grosses bassines de cuivres gisaient sans ordre logique sur la chaussé, quelques gouttes mouillaient le pavé. Elle s'engouffra dans le bâtiment qu'elle cherchait, à sa droite, et resta dans l'entrée, sans bouger. Le sol était recouvert de lames de bois clairs, avec le temps, la pièce prenait un aspect lugubre, peu rassurant.

Elle fit quelques pas en avant, en direction du couloir. Elle entendit quelqu'un tousser, sursauta, se retourna, s'excusa sans raison. Quelqu'un d'assez jeune était apparu derrière elle, il lui demanda son nom et se présenta avec un sourire. C'était son professeur.

—On ne m'avait pas encore mis au courant de votre arrivé, commença-t-il, mais ce n'est pas grave. Suivez-moi, je vais vous poser quelques questions.

Surprise, Laure lui emboita le pas en lui demandant ce qu'il voulait dire par là.

—La majorité de mes élèves savent à peine lire et écrire, même à votre âge.

—Pardon ?

Grevin lui expliqua que, malgré les lois de Déniz, il n'y avait pas eu de lieu à Sinpotr avant la nomination de son père, surtout pour les filles.

—Vous détonnez à côté d'elles. Aussi, pour leur bien comme pour le vôtre, il est très probable que vous soyez mise à l'écart.

Il poussa une porte et la laissa s'installer à une table tandis qu'il s'assit de l'autre côté.

—Pourquoi avez-vous choisi d'enseigner ici?

Grevin sourit. D'ordinaire, Laure n'aurait jamais posée une question aussi inconvenante à un de ses professeurs, mais elle lui brulait les lèvres depuis qu'elle avait appris sa présence à Sinpotr!

—Parce que votre père me l'a proposé. Répondit-il.

—C'est tout? S'exclama Laure avec déception. Un savant de votre renom aurait pu enseigner à Câlug sur une simple demande, et vous avez choisi Sinpotr parce qu'on vous l'a demandé?

—Qui vous dit que ce n'est pas par amour de l'enseignement? Mais ça suffit. Ce n'est pas pour moi que vous, vous êtes dans cette pièce.

Le ton sur lequel il parlait était suffisament autoritaire pour montrer l'agacement du savant, mais il cachait mal son amusement.

—Alors, chère Mlle Doncourt, quels sont justement les trois continents et les principaux pays?

—L'ancien continent, le nouveau continent et le continent sauvage. Les principaux pays sont la république de Déniz, le royaume d'Odrère, de Ménia, d'Idriane, d'Etiola et la république de l'Hapin.

—Qu'est-ce que l'Adrinn?

—Un territoire à l'ouest de l'ancien continent. Le pouvoir appartient à un certains nombres de chefs tribaux, mais des comptoirs appartiennent aux grandes puissances.

—Quelles sont les colonies de Déniz?

Grevin semblait s'amuser. Il posait ses questions à toute allure, mais Laure répondait tout aussi vite.

—La Terre-Ardoise, gouvernée par Sinpotr et Quietal, sur le continent sauvage.

—Où se trouve le continent sauvage et quelles sont ses caractéristiques?

—Au sud et à l'est du nouveau continent, de l'autre côté de la mer du détroit. Ses principales villes sont Quietal, Duradd et Argence. Héracl s'étend aussi en parti sur ce continent ajouta-t-elle devant l'air déçu de Grevin, la plus grande partie du territoire est recouverte d'une forêt chaude et humide appelé Smaragd. On ignore sa taille réelle car les montagnes de l'Endranaca bloquent le passage des expéditions.

—Vous oubliez de dire qu'il y a également d'autres montagnes qui s'appellent ...

—Les Adrins. Complèta Laure. Excusez-moi.

Jean Grevin eut un grand sourire.

—C'est à moi de m'excuser, j'ai déjà posé trop de question sur la géographie. Alors maintenant, la littérature, Qu'est-ce que la Ramade?

Laure répondit cette fois juste à toutes les questions que lui posa son professeur. Les auteurs et les oeuvres n'avaient presque aucun secret pour elle. Elle répondit aussi honorablement aux questions sur l'art, sur les mathématiques, et sur les sciences, et eut droit à des applaudissements.

—Bravo! Maintenant, parlons d'histoire, quand et par qui a été fondé le royaume de Déniz?

—En 930, par Antoine I. À l'époque, il ne dirigeait qu'une partie de Terre-Coeur, et de conquête en conquête, de mariage en mariage le pays est devenu ce qu'il est maintenant.

—Quand la république a été proclamé?

Là encore, elle répondit avec brio, même si elle hésita entre deux noms ou deux dates à quelques unes des questions. L'heure passait, et Laure sentait que son professeur s'emballait par sa matière de prédilection, commençait à poser des questions un chouilla au-delà du niveau requis à la fin du lycée.

—Enfin, dit-il, qu'est-ce que le Caëleïcan?

Laure fronça les sourcils devant cette question qui la laissait sans voix. Elle avait déjà entendu ce mot dans une conversation, ou peut-être l'avait-elle lu, mais là, rien ne lui venait, à part cette érange sensation. Le visage de Grevin semblait se décomposer devant son silence.

—Ce ne serait pas plutôt ... une question de géographie ou de littérature? Essaya-t-elle.

Son professeur ne réagit pas un instant, il semblait déçu, ou plutôt troublé.

—Oui, répondit-il finalement, mais cela concerne aussi l'histoire. Il s'agit d'un pays peut-être mythique qui aurait existé au sud de l'Endranaca.

—Çwalâhan? Vous m'interrogez sur vos propre travaux? S'écria-t-elle.

Cette évidence ne manquait pas de la choquer, après ça, Jean Grevin lui parraissait être un savant vraiment égocentrique. Ses travaux n'appartenait ni aux programmes, ni même au domaine de l'Histoire, reconnue comme telle, il s'agissait de théories, de légendes. Elle ouvrit la bouche pour répliquer, mais n'en eut pas l'occasion.

—Je me demandait jusqu'à quel niveau s'étendait votre culture. S'excusa-t-il. D'ordinaire je n'aurais jamais posé une question pareille, mais je me suis laissé allé.

Laure accepta ses excuses sans répondre, d'un simple hochement de tête. Jean Grevin sourit.

—Puisque je n'ai pas été très poli, je vais répondre à votre question de tout à l'heure. Oui, j'ai choisi d'enseigner ici parce que votre père me l'a demandé, oui, je m'interesse à l'enseignement des jeunes qui ne peuvent pas en avoir. Cependant ce ne sont pas les raisons qui m'ont poussé à venir ici, ce sont plutôt des effets secondaires, des bonus.

En vérité, je me suis installé ici pour la proximité avec le continent sauvage. Mes travaux sont encore très incomplets, même si, sans vouloir me vanter, j'avance vite. Grâce à ce poste, je possède suffisament de temps, et je suis suffisament proche pour organiser des voyages dans le but d'obtenir des pièces historiques dans la forêt de Smaragd.

—Cela aurait été plus rapide de Quietal. Objecta Laure.

—Non, parce que voyez-vous, mes travaux concernent uniquement Çwalâhan et le Caëleïcan. Hors, les pièces les plus importantes ont été retrouvées entre les Adrins et l'Endranaca, il serait même possible que ce que j'étudie se trouve juste de l'autre côté de ces montagnes.

Laure ne dit plus rien pendant quelques instants. De l'autre côté de la porte, on entendait des bruits de pas et de chuchotement. Jean Grevin regarda sa montre et dit:

—Déjà onze heures. Laissons à plus tard le continent sauvage et retournons sur l'ancien continent. Avez-vous étudiez des langues?

—Oui, l'Etiol et le Ménien, un petit peu le Ram, aussi.

—Né schredez vardum kwal?

Laure répondit à la question qui signifiait en Etiol: comment vous appelez-vous. Il continuèrent la discussion dans cette langue quelques minutes jusqu'à ce qu'elle bloquât. Jean Grevin était moins fier tout à coup, il passa le Ménien_qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'apprendre_pour le Ram.

—Quand avez-vous commencé à l'étudier? Demanda-t-il peu après.

—Il y a deux ans. Répondit-elle.

—Et bien, dit-il en regardant sa montre une fois encore, voilà qui clôt notre entretien. Je préfèrerais que vous ne suiviez pas de cours_Les élèves risquent de se sentir dépassés. Je m'occuperais de vous avec mes collègues en dehors des heures habituelles.

Il sortit de sa poche plusieurs feuilles de papier qu'il compara, puis lui dicta son emploi du temps. Elle se retrouva avec des horaires inacceptables, souvent tôt le matin ou le soir. Avec une grimace, elle serra la main de l'historien en guise de salut.
Laure quitta le lycée et courut jusqu'au port. Sa mère la vit bientôt entrer dans la salle à manger. Elles discutèrent comme des commères, puis Laure vit Radd entrer et dresser la table. La mère, la fille et le frère se réjouirent peu après autour des plats et des boissons, c'était le soir.

Au désespoir de Laure, son père arriva, un peu en retard, et demanda que lui fut installé une assiette. Sa simple présence glaçait l'ambiance qu'elle ressentait.

Quand ils eurent fini le repas, Mme Doncourt tira la sonnette pour que quelqu'un vînt débarrasser. M. Doncourt se tourna vers sa fille.

—J'allais oublier, mais j'ai un cadeau pour toi.

Il fouilla dans une de ses poches et en sortit une petite boite rouge. Lloyd semblait plus boudeur que d'ordinaire, il regarda sa soeur l'ouvrir avec avidité. Elle en sortit deux boucles d'oreilles, faites d'argent ou d'un métal du même éclat, elles était serties de deux petits rubis qui semblaient changer de couleur sous une certaine lumière.

—Vous m'avez appelez?

Radd était entré dans la pièce. Il jeta un regard autour de lui, s'arrêta un instant sur Laure. Celle-ci aurait juré avoir vu passer une ombre sur son visage. Sur un signe impatient du gouverneur, il vint rassembler la vaisselle puis l'emporter.

—Et bien ma fille,qu'en penses-tu? Je l'ai trouvé dans une rue commerçante lors de mon passage à Armen, et j'ai tout de suite pensé qu'elles t'iraient à la perfection. Qu'est-ce qu'on dit à son papa?

Laure remercia et cela suffit à son père. Il se tourna alors vers son fils pour lui donner sa propre surprise. Il ne remarqua pas les larmes qui glissèrent sur les joues de sa fille, qu'elle cachait soignesement, en silence. Derrière elle, d'autres larmes coulaient sur les joues de Radd, tandis que Lloyd éclata de joie.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Sam 7 Sep 2013 - 20:01

Chapitre V
La noblesse de Sinpotr

L'île du gouverneur était l'une des plus spacieuses à proximité de Sinpotr. Si Laure et Lloyd ne pouvait circuler dans la totalité du château par décret de leur père, ils avaient sans objection le droit d'explorer la propriété. Lloyd y passait des heures, explorant avec une fougue toute enfantine cet espace qui conservait encore éparse une image originelle et sauvage. Qu'il s'amusait ! Il batifolait avec l'île, la délivrait de ses démons, lui offrait son sourire comme cadeau.

Laure sortait quelquefois pour profiter du soleil. Entre deux expériences, deux études, elle quittait la bibliothèque, un livre sous le bras, pour s'asseoir au pied d'un arbre, sur la mousse, lire des aventures abracadabrantes, bien tranquillement, jouir de la lumière et de l'ombre, de l'atmosphère et des odeurs, jusqu'à ce que la pluie ou la nuit ne la ramenât dans sa caverne.

Mme Doncourt, elle, accepta une première invitation pour le salon de la marquise de M., un simple souper qui mélangeait quelques membres de la société mondaine. Elle y vint autant comme philosophe que comme épouse du gouverneur. Elle fit sensation, une bête de foire, au point de l'attacher définitivement à certains convives. Elle participa à d'autres soupers, parfois intellectuels, parfois mondains, parfois amicaux, parfois ridicules, parfois dansant. De temps en temps, son mari l'accompagnait, quand ce n'était pas lui l'invité.

Plusieurs fois par semaines, Mme Doncourt quittait Vraisey, alla voir Mme Taspondiel au couvent. Comme celui-ci se trouvait à l'extrémité sud de la ville, elle en profitait pour visiter les boutiques de la ville haute. Il lui paraissait dommage que Câlug fût si loin, mais cela ne l'empêchait pas de rayonner dans son domaine. Elle se prit bientôt d'une envie, suite à plusieurs allusions ou remarques de ses nouveaux amis, d'engager deux femmes de chambres, pour elle et sa fille.

Ce projet prit rapidement forme. Elle reçut les références de quelques femmes convenables, qu'elle s'empressa d'éplucher avec soin. Elle choisit une ancienne employé peu loquace, et une pipelette pour sa fille.

Sophie, comme elle s'appelait, devint très vite proche de Laure. Elle était enjouée et joviale, posait toutes les questions qui lui passait par la tête, donnait son avis sur tout. Elle était un peu plus jeune que Laure et d'origine autochtone.

Le dix décembre, alors qu'elle entendit sous ses pieds les bruits et le vacarme d'un remue-ménage, Laure, confortablement installée dans un fauteuil, reçut la visite de Radd, envoyé par son père. Cela lui fit l'effet d'un coup de cloche. Son père la demandait dans son bureau. Pour la première fois, elle entrerait dans l'antre de la bête. Elle reposa son livre_un traité sur la nature du feu_et descendit l'escalier jusqu'à sa chambre. Sophie était ailleurs, elle changea seule sa robe violette pour une rouge et ressortit.

Elle traversa le château, suivie de Radd. Il ouvrit la porte du bureau et s'écarta d'un mouvement pour la laisser passer. Il referma ensuite la porte.

—Tu es étrangement docile, aujourd'hui.

Cette phrase n'avait pas de destinataire déterminé, ou plutôt, le gouverneur n'avait pas jugé utile de regarder ou de héler quelqu'un. Il se leva de son bureau en silence, et fit un signe à Laure. Elle avança sur un doux tapis rouge qui recouvrait le sol du bureau, de forme carré avec un plafond aux poutres croisées.

Toute l'allure de la pièce semblait être le calque d'une fiche de paye. Pas une goutte de fantaisie ou de désordre, les livres et les dossiers étaient triés par ordre dans les étagères, tous du même format. Le meuble ou travaillait le gouverneur était grand comme deux bras écartés, un écritoire et un presse papier en plomb, parallélépipède rectangle, étaient seuls à occuper la surface, à l'exception de quelques outils que le gouverneur venait d'employer à l'entrée de son ayant-droit. Il y avait trois fenêtre, une par mur, toutes recouvertes d'épais rideaux flamboyants à peine entrouverts.

Le gouverneur était vêtu d'un long costume de feutre cramoisie, avec une dizaine de boutons alignés à intervalles réguliers. Ses cheveux avaient été coupés à ras, avec une règle. Pas un poil ne dépassait de sa coiffure, de sa barbiche, de ses moustaches, de ses narines. Il ne souriait pas. Laure se sentit aussitôt mal à l'aise, comme si des yeux l'observaient à travers les murs. Elle n'avait que l'envie de s'enfuir, fuir et fuir encore, loin du regard du chef de famille.

—Il va y avoir une fête, ici, le quinze.

Le gouverneur était calme. Sa bouche se tordit et répétait un texte mentale.

—Il s'agit d'une fête officielle. On ne peut plus officielle. Je ne veux voir aucune fantaisie qui puisse nuire à la Réputation.

—Quelle réputation ? Souligna sa fille.

—Peu importe. La tienne, la mienne, celle de ma charge, de la famille, bref, tiens-toi droite, c'est tout.

Il inclina légèrement sa tête, salua la couleur de sa robe conforme à la tradition. Le rouge était pour les dirigeants, le violet pour les intellectuels. Laure retint une grimace de dégoût.

—Il y aura plusieurs de mes collaborateurs, et leurs familles. C'est une fête après tout. Ce sera l'occasion pour toi de faire tes premiers pas dans le monde. J'en profiterai pour te présenter ton fiancé.

—Pardon ?

—Tu as l'âge de te marier, et j'ai là un bon coup. Il est noble, et riche, d'excellente réputation, … On ne pourra que se réjouir de cette alliance.

—Je ne suis pas sûre de vouloir, se révulsa Laure.

—Une telle opportunité ne se reproduira pas.

—Je m'y oppose, c'est contre mes principes et ceux de maman.

—Ce n'est pas elle qui se marie, c'est toi !

Le gouverneur posa alors sa main sur son épaule en cherchant le bon ton à adopter.

—Écoute-moi. Tu as toujours été plus proche de ta mère que de moi, jusqu'à prendre la même voie qu'elle_ce que je regrette amèrement !_mais il est temps que tu abandonne tes études et que tu te marie. Notre époque est synonyme de progrès, Laure, et les progrès demandent des sacrifices. Tu peux t'en aller.

Laure évita de lever les yeux au ciel, de riposter ou de dire ce qu'elle pensait de ses morales, elle s'était déjà trop disputée avec son père autrefois, elle n'avait pas l'intention de recommencer ce jour-là. Elle se retourna, avança vers la porte, sentait naître de la fureur. Elle passa le seuil.

—Je reste seule juge, dit-elle avant de disparaître.

Peut-être que son père avait raison, peut-être qu'il s'agirait d'un bon mari. Mais dans sa tête, la philosophe tergiversait et s'inquiétait, passait d'une position à une autre. Peut-être était-ce un peût homme. Elle passa les jours suivant entre l'angoisse d'une pendaison et l'impatience d'une naissance. Ce sentiment oxymorique empoisonnait sa lecture, elle abandonna le livre sur le feu, puis reposa un livre sur le devoir, découvrit la gravitation. Pendant ce temps, sa mère s'occupait de la décoration. Elle connaissait les invités, leurs goûts aussi.

Ainsi, le quinze, des lampions avaient été accrochés après les arbres, les murs et les toits du château. Les invités, arrivèrent à bord de petits bateaux colorés, suivirent avec émerveillement le chemin, entourés de loupiotes et de guirlandes. Leurs yeux brulaient. On pouvait déjà sentir les pulsation des instruments, les odeurs des plats et des encens qui recouvraient l'île dans son ensemble.

La mode était aux exotismes, à Câlug. Tout le monde était au courant depuis le dernier passage des courriers. Et quoi de mieux pour le gouverneur que de respecter cette tendance ? À peine les portes ouvertes, les convives purent constater le mélange, parfois à la limite de l'acceptable, des costumes des indigènes et de la métropole. Les décorations volaient aux autochtones les motifs de leurs cultures, les serviteurs arboraient des couronnes de fleurs locales. Dans la salle de bal, l'orchestre jouait une mélodie composée pour l'occasion, et des fruits diaprés étaient mis à disposition, dans des corbeilles de roseaux, un peu partout dans la demeure.

Tout le monde passa à table. Le gouverneur était au centre, entre le capitaine de la garde et le comte de Sinpotr. Il portait un costume écarlate muni d'une cape et un chapeau. Marcus, un peu plus loin, snifait l'odeur d'un potage. Mme Doncourt avait retrouvé plusieurs de ses connaissances avec lesquelles elle papotait, son fils près d'elle faisait le jolie cœur.

Laure était la seule à l'écart. Elle discutait peu avec son unique voisin, Alexandre de Grilune, d'ordinaire, elle aurait blablaté avec enthousiasme avec ce jeune rouquin qui était aussi instruit que cultivé, et en plus d'allure élégante, mais se contentait de quelques phrases vides, d'anecdotes sans intérêt. Il semblait que la discussion s'était orientée sur la construction d'un ballon quelque part sur la Terre-Ardoise, ce n'était pas clair, un souvenir vague, oublié.

En fait, elle était obsédée par l'autre chaise, voisine de la sienne et vide. C'était là que devait s'asseoir son fiancé. Ce retard l'agaçait, blessait son orgueil. Elle ignorait toujours à quoi il pouvait ressembler, quel pouvait être son caractère, son nom. L'attente prolongée par accident ne faisait que grandir le sentiment qu'elle devinait poindre au fond de son cœur, du mépris.

Elle ne touchait presque pas à son assiette, elle ne demandait aucun plat un peu éloigné d'elle, entortillait autour de sa fourchette de longs fils argentés. Sa bouderie réjouit son père, persuadé que dans cet état d'esprit, elle ne pourrait que l'apprécier.

Entre dix heures et onze heures, une clochette résonna, et tous les convives se levèrent, repus, près à se divertir autrement. Laure fut entraînée malgré elle dans un menuet aux bras d'un homme. Sa mère était allée avec quelques unes de ses amis dans le petit salon et son frère, libéré de la présence maternelle s'était esquivé dans la salle de jeu. Son père l'observait dans un coin de la pièce, ses yeux ne la quittèrent pas bouillant et ardent. Ce fut à peine si elle réussit plus tard à se rappeler le visage de ses cavaliers. Ils passaient devant elle comme des planètes devant la lune, sans parvenir à changer le cours de ses pensés. Elle remarqua à peine les changements de forme, de son, de mouvement qui accompagnaient le passage d'un menuet à une valse ou à une bourrée. Lorsque son père lui demanda ce qu'elle pensait de sa soirée elle répondit avec une langueur excessive :

—Ennuyeuse.

Il s'en fallut de peu pour qu'il ne lui hurlât dessus devant tout le monde, heureusement, à ce moment précis, comme un coup fatal du destin, la marquise d'I. fit un malaise, s'effondra dans un râle de lapin gaugé. On la cacha sur un canapé, derrière un coussin et envoya quelqu'un chercher quelqu'un. La fête reprit. Le gouverneur avait oublié.

Il ne s'intéressa même plus à sa fille, pour accepter l'invitation d'une jeune comtesse veuve. Il tournoya à son tour dans la salle de bal. Une très jolie comtesse, avec une bouche rouge et des yeux dorés. Il oublia bien vite ses problèmes de mariage.

Laure avait un visage inexpressif et les yeux dans le vague. Elle n'entendit rien, ne vit rien, jusqu'à ce qu'une phrase prononcée par son cavalier du moment lui fit l'effet d'un choc électrique :

—Je m'attendais bien à vous revoir, mais je n'aurais pas pensé que ce serait dans ces conditions.

Ses yeux se ravivèrent. Son cœur cessa de battre, figé par un vent glacial. Elle distinguait désormais clairement ce qu'elle tenait dans ses mains : un ennui hors du commun.

—Il est bien dommage, claironna-t-il, que mon père m'ait fiancé entretemps. La fille de cet arriviste de gouverneur n'est probablement pas aussi charmante que vous.

Mme Doncourt discutait dans le petit salon de ses théories avec la plus grande concentration quand un cri d'horreur lui vrilla les tympans. Elle se rendit, avec ses amies éberluées, dans la salle de bal en courant.

Les danseurs ne comprenaient rien, ils discutèrent bruyamment, bougèrent d'un point à l'autre de manière chaotique. Le gouverneur essayait de ramener le calme. Ce Simon de Sinpotr rêvassait à propos d'une histoire d'amour impossible. Laure ayant traversé une fenêtre ouverte, courrait dans la nuit.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Dim 27 Avr 2014 - 18:21

Chapitre VI: Radd

Laure avait bondi à travers une ouverture, avait traversé la cour, et courait dans la campagne de l'île. Elle avait été prise au dépourvu. Comment son père avait pu croire que ce cornichon orangé pourrait lui plaire? Franchement! Il y avait dans cet acte un mépris total de son tempérament. Finalement, son père avait bien raison : ils n'étaient pas proches, mais alors pas proche du tout ! Un instant elle se dirait être en colère contre son père, puis l'instant suivant en fureur.

Elle s'éloignait à travers les bosquets de cette fête, des ces lumières, de ces sons qui l'agressaient désormais comme les remords d'un crime. Les petites griffes des branches retinrent sa robe quand elle sortit d'un buisson. Le tissus de mousse doux et léger se fendit, se déchiqueta, se déchira au contact de ces êtres hostiles. Elle n'y fit pas attention.

Elle avait entrevu dès le début que ce serait mémorable. Ce fut inoubliable. Un véritable désastre qui méritait de faire le tour des commères de Sinpotr pour les trois prochain mois, sûrement, pensa-t-elle, renforcé par sa fuite irréfléchie. L'épouser lui, ce Simon de Sinpotr, ce paon, ce goujat, ce coq analphabète, ce courtisan ridicule et ennuyeux ! Elle en perdait ses mots, le définit par tous ses défauts, lui attribuait des vices qu'il n'avait pas, transformait les rares qualités qu'il pouvait avoir en tares. Elle ne l'aimait pas, ne le haïssait pas. Elle le méprisait au plus au point, presque une forme de passion.

Depuis le buisson où elle avait chu, elle calma sa hargne dans la contemplation de la mer. C'était un immense plat d'argent qui se reflétait dans l'onde cette nuit-là, entouré d'un doux halo bleuté. La mer était en paix, elle. Elle brillait en de nombreux endroits, scintillait. Tandis qu'elle contemplait, la fraîcheur de la nuit s’immisçait en elle, elle éternua.

La jeune fille profita longtemps de ce spectacle, blottit dans la végétation. Au loin sonnaient les cloches et le minuit. L'harmonie demeurait, ainsi qu'elle-même, autant par goût pour cette atmosphère paisible, que par la répulsion qu'elle ressentait à l'idée de se retourner. Elle éternua. Tout était beau, vain. Rien ne l'éloigna formellement des évènements marquants de la soirée qui tournoyaient absurdes autour de ses pensées. À peine la poésie arrivait-elle à ses sens, pour les adoucir. Elle attendit, attendit.

Au château, le gouverneur avait ramené le calme et renvoyé chaque convive à ses occupations. Il avait Simon dans sa ligne de mire, l'avait salué d'une poignée de main et, constatant la disparition de sa fille_personne n'ayant remarqué qui s'était enfui_ordonna à Radd et Sophie de la retrouver.

Après avoir discrètement retourné le château, ils se séparèrent pour plus d'efficacité, Radd alla au nord de l'île, Sophie au sud. À son rythme lent habituel, il mirait les plantes et le paysage tout en farfouillant, il avait si peu d'occasion de sortir ! Cette liberté relative l'occupa, l'enivra plus que son travail. Il regarda la lune, détourna les yeux. Elle lui renvoyait sa captivité, tout ce qu'il avait pu provoquer par imprudence, naïveté.

Il n'avait que faire du passé, du présent, du futur. Quand ils n'étaient pas douloureux, ils étaient déprimants. Seul le néant pourrait l'intéresser, c'était inutile d'y penser, autant penser à des chimères.
Son esprit vagabondait, errait tandis que son corps écartait les branches et scrutait. Il divaguait toujours, trop peu.

Il trouva Laure là où elle s'était installée. Ses rêveries étaient suaves à regarder. Ses joues rougissaient, Radd toussa :

—Votre père vous cherche.

Son ton était le plus plat possible. Gracieusement, Laure roula sa tête dans sa direction.

—Je ne peux pas le supporter.

Un expression cocasse se peignit sur le visage du garçon, il n'appartenait pas à ses proches, pas vraiment capable de lire dans les pensées de l'adolescente.

—Votre père ? Hésita-t-il.

—Mais non ! Grogna-t-elle.

D'un coup d’œil, elle devina le flou dans lequel il était plongé.

—Mon fiancé, Simon de Sinpotr.

Radd interpréta l'intonation qu'elle donna au mot « fiancé ».

—Vous le fuyez ?

Laure hocha la tête abattue, Radd ravala sa salive.

—N'est-il pas d'un rang élevé ?

—Il est noble de naissance, soupira-t-elle, Je n'ai rien contre les nobles, mais que Lui m'épouse, ça sonne un peu comme un blasphème, vois-tu ?

Radd rit :

—Non, pas vraiment. Là d'où je viens, les alliances ne se font qu'à l'intérieur des familles au sens le plus large, les mariages d'argents ou d'amour me sont étrangers.

—Bizarre. Commenta-t-elle avant de lui demander son origine.

—Oh ! Quelque part, répondit-il de l'air d'un enfant cachant un jouet. Il est aussi nul que ça ?

Laure improvisa un discours, qu'il suivit en s'amusant. Il s'assit en face pour mieux écouter, elle se redressa, affolée, au bout d'un moment :

—Je ne t'ennuie pas, n'est-ce pas ?

Radd secoua sa tête fendue d'un sourire, elle remarqua deux anneaux pendus à ses oreilles.

—Il en faut bien plus pour m'ennuyer. Certifia-t-il.

Laure le remercia d'un signe de tête, après quoi elle fit silence et le regarda d'un air sérieux. S'il ne l'avait pas dit, elle n'aurait jamais pu y croire. Ses paupières semblaient s'ennuyer constamment.

La dénienne l'interrogea à nouveau à propos de son lieu de naissance, mais se heurta cette fois à un mur sibyllin qui la repoussa avec douceur. Il la renvoya à son étude cette fois, et elle discuta avec joie, sans oublier sa question.

Elle peinait autant à lui donner un âge qu'une origine géographique. Il aurait très bien pu être à peine adolescent que jeune adulte, peut-être même plus vieux. Elle jurerait qu'il ne venait pas de l'ancien continent, pourtant, elle ne connaissait aucun autre endroit où les gens pouvaient avoir des yeux verts et des cheveux comme les siens, entre clair et sombre. À l'inverse, elle savait que personne là bas ne possédait sa couleur de peau, un mélange entre le cuivre et le cuir ou la forme de ses yeux. Peut-être l'ouest du continent sauvage, encore peu étudié ou un mélange de plusieurs origine, comme Sophie ?

Perdue dans ses réflexions sans parole, elle n'avait pas remarqué qu'ils étaient sur le chemin du retour, qu'ils s'étaient levés. Elle voulut protester, mais elle fut prise de vertige, sa tête tourna, elle faillit s'effondrer, Radd la rattrapa et l'aida à s'asseoir, il s'accroupit à côté d'elle.

—Vous ne vous sentez pas bien ?

—Si, si … répondit-elle agacée.

Elle voulut se relever, mais prise d'un nouveau malaise, Radd voulut la rasseoir. Cette promenade nocturne ne lui avait pas fait du bien, elle se sentait brulante et exténuée. Elle repoussa le bras qu'il lui tendait d'un coup. Il fit une grimace et se le frotta. Intriguée, elle le regarda la bouche grande ouverte.

—Je ne t'ai quand même pas fait si mal ?

—Bien sûr que non ! Répliqua-t-il avec orgueil.

Il remonta sa manche et lui montra son bras traversé d'une grosse trace noire.

—Comment ?

—J'ai cassé une pile d'assiette alors on m'a puni. Rien de grave.

—Rien ? S'horrifia-t-elle, et ça alors ? Elle désignait des cicatrice plus anciennes.

—Rien de grave. Répondit-il d'un ton qui se voulait banal, presque amusé, il en faudra bien plus pour me faire la peau.

—Là n'est pas la question ! Depuis quand te traite-t-on comme un animal ? Dis qui t'a fait ça et je le ferais renvoyer !

Radd rougit. Tant de naïveté douce l'émut. Il la prit par l'épaule et l'aida à se relever, malgré ses protestation. Comme elle faillit retomber, il la maintint.

—Alors ?

Elle crut surprendre une espèce de rire, mais son expression était neutre, un poil sombre.

—Beaucoup de ces cicatrices datent de bien avant mon arrivée ici. Essaya-t-il pour s'échapper, j'ai déjà vécu dans des zones plus dangereuses que la Terre-Ardoise.

—Où ça ?

Il se tût.

—En tout cas, continua-t-elle, une au moins est récente, et comme tu l'as dit toi-même, n'est pas accidentelle mais volontaire. Dis-moi qui t'a fait ça.

Radd resta muet quelques instant.

—Je crois que vous vous trompez sur mon compte. Déclara-t-il finalement, obligé. Je suis tout en bas de la hiérarchie ici, n'importe qui peut me punir pour n'importe quelle raison. De la cuisinière au gouverneur.

Laure se figea : son père ?

—Mon père a d'énormes défauts, mais je le connais assez pour savoir qu'il n'oserait pas traiter ainsi ses serviteurs. La loi l'interdit.

—Mais je ne suis pas un serviteur ! Ricana-t-il, devant tant de simplicité. Je suis un esclave.

Laure éclata de rire. Un esclave ? Sur un territoire dénien ? La bonne farce ! Radd poursuivit :

—J'ai été capturé il y a deux ans et vendu avec d'autres au gouverneur sur le marché d'Armen.

Radd ne semblait pas lui mentir. Laure lui posa quelques autres questions, sur la ville en elle-même, sur la date … puis Radd passa à autre chose, mais elle ne comprenait pas ce qu'il pouvait dire. La stupéfaction bouscula l'étonnement puis la colère. Ses émotions s'entrechoquaient, se mêlaient dans une grande soupe à mystère, un pataquès dont elle ne comprenait plus rien.

Elle ne pouvait pas croire ce qui ce cachait derrière le mur brisé par Radd. Ce n'était pas seulement son amour filiale, ou ce qui en restait, qui recevrait des éclats. Mais aussi tous ses sentiments patriotiques et son amour de la grande ère ouverte par la révolution et les grands hommes du siècle passé, ses sentiments humanistes mêmes. Tout ce que sa mère honorait, respectait, défendait, ce qu'elle même croyait être le plus beau des héritages. Tout cela se verrait recouvert d'un âcre poussière de plâtre, brulé par la chaux.

Ce ne pouvait qu'être qu'un mensonge. Et pourtant … Au delà du ton de Radd, de sa confiance en lui, quelque chose l'emmenait d'une vérité à l'autre. Impiété ? Fatigue ? Souvenir ? Elle n'aurait su dire. Elle doutait, sa tête tournait.

Radd l'avait emmené au château dans une pièce des sous-sols, du rez-de-jardin, et assise sur une chaise. Elle n'en avait rien vu, trop occupée à réfléchir. Elle s'était réveillée de ses délires, quand il lui eut dit qu'elle ne pouvait resté dans cette robe désormais en haillons, et qu'il allait chercher Sophie.

Seule, elle détailla la pièce et chercha à faire quelques pas. Ça ressemblait à un garde-manger, étroit, des étagères et des bouteilles à droites comme à gauche, des jambons au plafond. Elle poussa la porte et vit un long couloir de pierre qui s’étalait des deux côtés. Elle n'y verrait rien sans une petite lampe, laissée et allumée par Radd. Au-delà de cinq pas, l'obscurité, les ténèbres. Elle percevait à travers les murs les pulsations de la musique, qui continuait là-haut.

Jusqu'alors, elle n'avait jamais été ni effrayée ni même angoissée par le noir ou les espaces confinés. Combien de fois avait-elle lu dans la bibliothèques, à la simple lueur d'une bougie ? Cela lui semblait une autre réalité, désormais, une autre vie. Elle avait l'impression d'être dans un gigantesque intestin, dont les parois allait bientôt se contracter pour l'écraser, et la noyer dans les acides et les enzymes. Elle se réfugia dans l'appendice. Son cœur bondissait à éclater. Que lui arrivait-il donc ? Elle se sentait mal, peut-être parce qu'elle n'était jamais venu ici ?

Elle respira longuement en regardant ses pieds. Quand elle releva la tête, il lui sembla que l'obscurité était plus profonde, qu'elle se rassemblait en un point donné pour mieux la frapper, et plus fort, et plus durement. Elle se raisonna, il n'y avait rien à craindre d'elle. Elle appela sa raison et son courage, mais rien. Elle demeurait terrorisée par cette ombre brumeuse qui prenait l'apparence d'un homme, encore jeune, tordu, filiforme, qui la regardait, qui la méprisait, qui s'apprêtait à lui faire du mal. C'était une véritable horreur, d'après elle, qui semblait ne pas être à sa place, à la fois beau, autant que pût l'être un reflet, et terrible, malsain, mortel. Laure sentait la porte en contact avec son dos, sa main tremblait, la lampe éclata en morceau, la laissant dans le noir.

Elle hurla, se jeta au sol, et se roula en boule, et donna des coups là où elle sentait de l'air. Au diable la réflexion ! Elle n'était en cet instant qu'instinct et effroi. Ses organes s'étaient tous emmêlés. Elle sentait que son feu intérieur s'était éteint, pour laisser place à une boule et du froid, tandis que sa peau brulait. Ce contraste attisait ses mauvais sens, des vapeurs, où n'importe quoi lui frôlait, semblait-il, sa nuque et ses mèches, ses boucles d'oreilles se balançaient toutes seules, tintaient.

—Calmez-vous, mademoiselle !

Laure rouvrit les yeux recouverte de sueur, une lueur caressait ses sens. Sophie était accourue, tenant une robe et une lampe. Elle essuya les larmes qui avaient inondé ses joues et se jeta sur sa servante pour la serrer dans ses bras en sanglotant. Sophie ne savait que faire ou dire, mais sa maîtresse resta muette comme la surface d'un bureau. Tout fut bientôt derrière elles. Sophie haussa les épaules, elle avait eu peur, rien de plus.

Vêtue d'une nouvelle robe, et toujours fiévreuse, rouge sang, elle retourna dans la salle de bal. Elle ne pouvait se préparer à son futur entretien, avec son père et Simon. Elle vit à travers des nuées son père l'emmener jusqu'à lui, la stupeur du jeune noble. Plus d'amour impossible. Elle entendit quelqu'un lui demander si elle se sentait bien, et parfois, des accords de musique. Tournoyant, elle se pencha en avant, les gens crièrent, tout s'arrêta.

Elle s'était écroulée, rattrapée de peu par quelqu'un.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Mar 29 Avr 2014 - 14:40

J'ai terminé mon texte! Il y a XIX chapitres en tout et un épilogue.

Chapitre VII: Le gouverneur de Terre-Ardoise

La chambre de Laure prit des allures d'hôpital les semaines suivantes. Un docteur y passait tous les jours pour surveiller l'état de la patiente. Sophie respecta ses ordonnances avec soin, nota dans un carnet les changements qu'elle remarquait chez Laure comme dans la chambre, pour qu'il puisse plus facilement trouver ce qu'elle avait. Elle ne connaissait rien en médecine, c'est pourquoi elle fit tout pour ne rien oublier, notant et observant scrupuleusement. Au point d'attraper certains symptômes. Mme Doncourt passait de temps à autres. Elle prit à cette époque le tic de son amie, Mme Taspondiel, d'emporter absolument partout des pelotes et des aiguilles et se mit à la broderie. Simon envoyait des serviteurs deux fois par jours pour s'informer de l'état de santé de sa promise.

M. Doncourt ne passait pas. Il avait encore à l'esprit comment Laure avait transformé sa fête en désastre. Laure pouvait être fière d'elle, des commères n'avaient de cesse de décrire l'événement, avec plus ou moins d'exactitude. Elles ajoutaient parfois tel ou tel personnage, selon leurs affinités ou leurs opinions politiques. Le gouverneur avait renoncé au bout de quelques jours à traverser à découvert la ville pour se rendre à l'hôtel de ville ou au palais de justice, tant que cette histoire circulait, car il était constamment montré du doigt ou interpelé. Le comble était arrivé quand un type qu'il ne connaissait pas lui avait demandé place du marché s'il était vrai, qu'avant de lui rendre dessus, sa fille avait crié : « à bas la troisième loi Quonât ! ». Ça tournait à la farce. Le récit avait pris à force de répétitions qui faisaient de Laure l'icône de n'importe quelle cause et de son contraire tellement de débilité, que le gouverneur en pleurait de honte et de dégoût, enfermé dans son bureau.

Au centre de cette agitation, Laure était encore endormie. Ses symptômes se succédaient, parfois doux, parfois violents, sans la tirer de cette léthargie. Elle rêvait, parfois de ses lectures ou de ses travaux, d'autres fois de son passé, parfois de trucs bizarres dont elle n'avait jamais entendus parler, souvent de cette horreur qu'elle avait vue dans le sous-sol, ce personnage intervenait dans ses rêves, les remplissait d'angoisse et de terreur de ses yeux vides, de son horrible regard. Cette pollution l'entourait, la hantait, elle ne pouvait pas quitter ce cauchemar, tant la peur était forte, l'horreur puissante. Elle continuait à suivre le courant, mais elle était toujours là, l'épiant comme le gardien d'une geôle. Elle revit ses anciens amis, sa famille, d'autres connaissances. les choses défilaient, tournoyaient, des personnes, des objets, des sentiments, assez fort pour lui rappeler des mots et la réalité. Elle finit par s'éveiller, malgré l'ombre.

C'était le jour, elle était seule. Elle sentait sa tête bruler, son ventre enflammé, son corps était comme chauffé dans une fournaise. Laure se leva, son vertige reprit. Elle s'assit deux minutes, puis se dirigea vers la porte. Elle se devait de vérifier quelque chose.

Ce fut Sophie qui remarqua son absence. Autant heureuse de son réveil qu'attristée de sa disparition, la femme de chambre monta au deuxième, voir si elle était dans la bibliothèque, puis redescendit, fouilla les pièces où elle pouvait être, alerta toutes les personnes qu'elle croisa.

Elle s'était rendue dans le bureau de son père, mi-fâché, mi-inquiet, et l'avait bombardé de questions, avait tentée de débattre, avant de s'évanouir de nouveau. Après quoi, son père la fit ramener dans sa chambre.

Au cours des jours suivants, Laure se réveilla encore un fois, mais on lui interdit de quitter son lit. Songeuse, elle demanda à Sophie de lui apporter des livres précis, de droit et d'histoire. Elle s'y plongea, n'arrêtait sa lecture que quand elle recevait un visiteur.

Laure accueillit les visites de sa mère avec joie, au début, discutant avec elle de ses sujets de prédilection. Toutefois, elle passait si souvent qu'elle commençait à l'agacer. Son frère passait peu et partait vite. son père ne passait pas. Sophie quittait peu la pièce, entièrement dans son rôle de garde-malade, elle répondait aux demandes de sa maîtresse.

Elle eut quelques surprises, comme la venue de Mme Taspondiel. Celle-ci passa, un matin, accompagnée de Mme Doncourt, s'assit dans un coin, et tricota, en bavardant, jusqu'au soir avant de repartir. Elle se montra bonne commère. Laure se rappela ce que sa mère lui avait dit, l'histoire de Victorine et de Calaan.

Elle brûlait, ce jour-là et les suivant, de lui demander si elle estimait son histoire heureuse, ou plutôt, si, si aujourd'hui on lui proposait de changer son histoire, d'y rayer son époux, de conserver son mariage d'origine, elle accepterait. Elle brûlait mais elle n'osait pas. Elle avait peur autant de trahir sa mère, que d'entendre la réponse.

Elle avait l'impression, en regardant la veuve, de voir la vie telle qu'elle voulait l'avoir. Cette femme avait su s'opposer à son père, braver son autorité et vivre comme elle le voulait, quand elle le voulait. Elle avait trouvé la personne avec qui elle pouvait être heureuse, et continuait après sa mort à être tourmentée par cette personne.

Peut-être avait-elle tout faux, peut-être était-elle troublée par sa santé, peut-être allait-elle devenir folle.

Elle ressentait tout de même une certaine fierté, puisqu'elle aussi, elle avait tenu tête à son père, lorsqu'elle était allée le voir à son réveil. Elle était encore dans le vague ce jour-là, mais certains gestes et certaines phrases s'étaient inscrits dans ses souvenirs aussi vivaces que des devises.

Arrivée à son bureau, elle lui demanda s'il connaissait la loi. La première réaction de son père fut de lui dire d'aller s'allonger, puis de s'asseoir, elle resta debout. La colère de Laure était toujours vive, la fureur de M. Doncourt ne se calmait pas. Pour l'un comme pour l'autre, laisser reposer n'arrangeait rien. Le ton était cordiale, mais on pouvait ressentir l'envie croissante du père de gifler sa fille.

—à quel sujet?

—L'esclavage.

—Bien sûr. En détail.

—Et seriez-vous prêt à la violer?

—Certes non! Pourquoi cela? Tu en veux un?

Laure se récria aussitôt. Cette partie là était devenue vague, elle lui demanda comment il pouvait respecter la loi en employant des esclaves, cette pratique qui était abolie depuis plus de vingt ans.

—Faux.

Le gouverneur se dressa, fit un pas vers elle.

—Ce que la loi interdit, c'est la prise et la vente d'esclaves sur les territoires déniens, rien de plus, rien de moins.

Elle ne se souvint de la suite que par morceaux dilués. Le gouverneur nia l'immoralité de ce commerce. Sa fille défendit très mal sa position, par des phrases plus exclamatives qu'argumentatives. Son horreur devait être au zénith lorsqu'il dit:

—Au contraire, il s'agit d'un commerce humain, et même du commerce le plus humain qui soit, puisqu'il n'y a que des êtres humains.

Elle reçut chacun de ses mots comme une gifle en pleine tête, à gauche puis à droite, un mot puis le suivant. Elle découvrait son père tel qu'il était, non caché derrière le masque qu'il portait d'ordinaire pour sa famille. C'était là le gouverneur de Terre-Ardoise.

—Tu te plains de l'esclavage, mais c'est grâce à lui que tu manges, que tu dors dans des draps propres et que tes vêtements sont lavés. Tu pensais quoi Laure? Que tout se fait comme ça, clac?

—Il serait temps de grandir, ma fille, j'ai l'impression que tu n'as rien appris depuis que je te faisais la morale il y a plus de dix ans!

Comment le président avait-il pu lui faire confiance? Comment sa mère avait-elle pu l'épouser?

—Oh, ce n'est pas moi qui ai commencé. Et crois-moi, le président est tout-à-fait au courant. Malgré son apparence philanthropique, c'est un sacré filou. Du moment que je ne gaspille pas l'argent du contribuable, il ne dit rien, et c'est la meilleur solution pour le faire taire. Sans ça, comment Sinpotr aurait pu être élevé? Tu imagines la quantité phénoménale d'or que cela représenterait sans ce petit raccourci?

Des larmes commençaient à couler sur ses joues, elle n'arrivait même plus à trouver des arguments concrets contre l'avis de son père, elle ne trouvait plus que des adjectifs pour faire comprendre sa pensée.

—Tu vois? Tu n'as rien pour argumenter tes propres mots! Triomphait-il.

Elle se défendit comme elle put. Le gouverneur ne remarquait pas dans quel état elle était, dans quel état il la plongeait. Il dissertait son point de vue, pour lui faire mal.

—Dignité? Humanité? Honneur? Tu n'emploies que des mots vides de sens ma fille. Tu parles d'humanité alors que c'est elle-même, qui est à l'origine de ce que tu qualifies d'inhumain, elle, qui comprends aussi bien le noble que le mendiant, le philosophe que le négrier. Et tu parles d'honneur, de dignité, mais ceci n'existe pas. Ce monde n'est rempli que de salaud et d'hypocrite.

Prends ta mère, tiens! Et toi comme exemple! Tu parles de liberté, d'honneur, de droit de devoir, de philosophie à longueur de journée, tu parles, tu parles et parles encore, mais à quoi tu sers? À trouver cette vérité que vous, les "amis de la sagesse" recherchez depuis des années? À rendre le monde meilleurs? Balivernes!

Tu ne sers à rien d'autres qu'à parler ma pauvre fille. Tu ne fais que fermer les yeux sur ce que vous considérez comme "mal", pour faire l'éloge du reste. Tu es aussi aveugle que sourde, d'ailleurs, ajouta-t-il, car tu n'entends même pas ce que je dis. Si tu veux que le monde soit beau, ce n'est par en disant qu'il l'est qu'il le sera, c'est en le purifiant, en améliorant les conditions de vies de ces millions de personnes qui vivent sur la planète.

Mais pour ça, il n'y a pas trente-six solutions: l'économie, la finance, la politique. Vous les philosophes vous ne servez à rien, et c'est pareille pour les prêtres, les nonnes et les moines qui sont aussi aveuglé que vous par une prétendue vérité. La liberté n'existe pas, ma pauvre Laure, tout comme l'honneur, le bonheur ou l'égalité.

Nous sommes tous prisonniers de nos illusions, de nos fonctions, de nos fantasmes. Tu crois que moi je suis libre? Que le président est libre? Que le clodo du coin est libre? Foutaise! Il n'y a pas de vraies libertés, ni par l'argent, ni par les connaissances ni par rien! Il y a toujours quelque chose pour barrer la route à nos envies et notre bonheur.

Parlons-en d'ailleurs du bonheur! Un idéal qui ne peut pas être atteint sans beaucoup, beaucoup de sacrifice. Il ne peut pas y avoir de bonheur pour tous, celui-ci est différents pour chaque personne en ce monde, mais on peut faire en sort qu'une élite ait un peu de joie. Le bonheur s'oppose donc à l'égalité. Pour que des gens soient heureux il faut que d'autres ne le soient pas et travaillent au bonheur d'une classe plus élevée. C'est comme ça, Laure, que tu peux espérer être heureuse, grâce au sacrifice de milliers de personnes.

Tout ce discours n'était pas resté aussi net que cela dans son esprit. Mais l'idée générale, les grandes lignes se gravèrent en elle, les craquelures d'un séisme.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Ven 2 Mai 2014 - 13:27

Chapitre VIII: La décision de Laure

Le dégoût ne la quittait plus. Laure ne savait plus quoi faire, que penser de tous les livres qu'elle avait lus et relus jusqu'à ne plus pouvoir douter, se voiler la vue. Ils étaient sales, non, pas eux, elle et l'Histoire.

Elle n'avait vraiment jamais eu, pour ces sujets, une sympathie similaire à celle qu'elle avait pour les sciences, la philosophie. Elle pouvait maintenant y donner une raison. Ce n'était plus qu'une fosse grouillante de tous les actes et les sentiments les plus puants et méprisables que l'Humanité eût pus imaginer. Et plus c'était gros, proche, méprisable, moins elle l'aurait déceler.

Son père avait raison, elle ne connaissait rien du monde, malgré tout son travail. Laure se sentait trahie, souillée, comme si on lui avait dit qu'elle était faite de mouise. Sa mère avait tort, de défendre l'Humanité, la philosophie, le progrès, de mettre sa nation et ses valeurs sur un piédestal.

Elle ferma un dernier livre et, comme pour exorciser ce qu'on avait pu lui apprendre, elle le jeta le plus loin possible de son lit, contre un mur qu'il heurta, brisant la reliure. Les couvertures ainsi que les pages s'étalèrent lamentablement sur le sol. Elle se tourna de l'autre côté.

Le sommeil essayait de s'inviter dans son esprit. Massacre, génocide, idolâtrie, intrigue, pillage, ... ce qu'elle avait lu stimulait son esprit. Tout ça, elle en avait toujours eu conscience, pensait-elle désormais. Chacun des détails de ces ouvrages avait éveillé des souvenirs de ses cours, réels ou imaginaires, des détails auxquels elle n'aurait pas prêtés attention, qui lui aurait semblé sans importances.

Elle avait commencé par un livre de loi. La loi sur l'esclavage, bien entendu. Son père avait raison, il n'avait que reformulé le texte, mis en évidence les sous-entendus à peine dissimulés. Réticente à l'accepter, elle lut une autre loi, susceptible de subtilités, puis une troisième, avant de passer à un livre d'histoire, un gout âcre dans la bouche.

Elle s'était principalement intéressée à l'histoire proche, au début du siècle, au siècle dernier, à la Révolution, même si elle s'autorisa des incursions au Moyen-âge ou à quelques périodes bien précises pour comprendre les tenants et les aboutissements de chaque événement.

Il lui semblait après lecture, qu'à chaque tournant de l'histoire, les protagonistes valorisés s'arrangeaient pour maintenir le monde dans son état primitif. On faisait sortir par la porte de devant deux abominations, pour les faire revenir, à peine modifiées, par la porte arrière. Un cercle, songeait-elle, dans lequel on ne sortait pas. Elle songeait à l'autocratie royale, revenue renforcée dans le président, aux lois apportées avec grandes pompes.

Et en pensant à cela, elle ne songeait pas à nombre de réalité qu'avait crée la nature humaine, à tous les débordements qu'apportait chaque modification de la société, à ces horribles engrais, l'orgueil, l'égoïsme ...

Elle fut remise sur pied le 13 Janvier et reprit sa vie ordinaire et futile. Après une longue discussion entre sa mère, le docteur et elle, Mme Doncourt consentit à avertir Grevin que sa fille reprendrait ses cours le lendemain. Imaginant son retard, elle mourrait presque d'envie de replonger dans l'un ou l'autre ouvrage qu'elle était censée étudier. Toutefois, elle se sentait encore maussade.

Elle alla voir Radd, qu'elle n'avait pas vu durant sa maladie. L'esclave eut l'air stupéfait, ce qui provoqua un long monologue de la philosophe dans lequel elle lui fit la promesse de discuter avec lui assez souvent, par amitié. Lorsqu'elle croisa son frère, en sortant, elle lui proposa de jouer dans le jardin. Tandis qu'il compta sur l'air d'une comptine, Laure se cacha en se perchant sur une branche. Cela faisant longtemps qu'elle n'avait pas joué avec son frère.

Elle dissimula ce qu'elle avait appris derrière des souvenirs agréables. Laure ne voulait pas oublier mais cicatriser. Elle replongea dans ses livres le soir même et retourna au lycée le lendemain. Pour exaspérer son père, elle s'était emmousselinée de violettes.

Grevin fut content de la revoir et peu déçu d'elle malgré ce qu'elle pensait. Il n'avait que faire du peu d'avance qu'elle avait prise, au contraire même, il trouva en répondant à ses questions qu'elle avait pris la meilleur des avance, non intellectuelle, mais morale. Enfin, elle s'assagissait!

Il ne fut pas prodigue en réponse, mais il lui confia des pistes de réflexion qui trottèrent, pendant tout le cours et le retour, dans sa tête. à tel point qu'elle ne remarqua qu'à midi qu'elle s'était trompée de chemin et égarée. Elle était dans une place le long de la muraille, avec une tourelle en son centre. Elle partit dans l'avenue la plus proche.

Un peu plus loin se trouvait une autre place inconnue, ronde cette fois, qu'elle traversa en ligne droite. Enfin, elle arriva place Henri Quonât, en marchant lentement. Laure la reconnut et s'engagea en direction du port, quand Simon sortit de chez lui avec un ami. Il habitait là, puisque son père, trop âgé, n'arrivait plus à faire les allers et retours depuis leur île pour assister aux conseils municipaux.

La reconnaissant, il lui courut après, l'appelant, la rattrapa place du marché. Son ami, moins pressé, marcha normalement.

Laure ne l'avait pas remarqué, perdue dans ses pensées. Simon posant sa main sur son épaule, elle lui mit le nez en sang.

—Ha! Pard ... Ho!

Elle se tut, le reconnut, s'éloigna. Simon l'appela à nouveau, Laure se retourna, les bras croisés.

—Quoi?

Les gens commencèrent à les regarder, intéressés par le nez de Simon. Un frémissement les parcourut lorsque l'un reconnut la fille du gouverneur.

—Je vois que vous êtes sur pied. Commença-t-il.

—Quel sens de la déduction! Conclut-elle.

Elle se détourna de nouveau mais Simon insista.

—Comment se fait-il que je n'ai pas été mis au courant de votre rétablissement? Mon messager m'annonçait ce matin encore que vous étiez inconsciente!

—J'ai demandé à Sophie de les envoyer balader.

Laure s'éloigna à nouveau mais s'arrêta lorsqu'elle l'entendit dire:

—Vous vouliez me faire une surprise n'est-ce pas? Je n'aurais pas du vous voir maintenant, mais comprenez, c'est normal de s'inquiéter pour sa promise.

Laure serra le poing, sortit de ses gonds. Elle détacha chaque syllabe.

—Je crois ne pas avoir été claire.

Elle se tourna vers un Simon ébahi, les bras raides contre son corps, fit trois pas.

—Hors de question que je vous épouse. Pigé?

Simon voulut intervenir, elle l'en empêcha.

—Taisez-vous! Votre présence me révulse au plus haut point et ce depuis notre rencontre dans le train. Peu importe ce que souhaite mon père et vous. Lâchez-moi la grappe! C'est-com-pris?

Elle tapota du doigt au rythme de ces trois dernières syllabes le bout douloureux du tarin. Elle se retourna une nouvelle fois, mais l'entendant gémir à nouveau, l'envoya à terre et le frappa du pied. La foule s'exclama d'indignation ou d'amusement à chaque coup. Laure se frotta les mains, le visage rude comme une gargouille monstrueuse. Tout lui semblait dit, une bonne chose de faite.

Laure remarqua alors le camarade de Simon, mais se retourna, sans y penser, et partit. Elle avait trop peu de souvenir de son passage dans la soirée pour reconnaître un des hommes avec qui elle avait dansé juste avant qu'elle ne s'enfuît de la salle de bal. Un Ménien qui la regardait les yeux rouges de convoitise.

Elle rentra chez elle avec le sentiment du travail bien fait, à tel point qu'elle oublia le temps d'un soir ses problèmes. Elle put jouir d'un peu de paix et rapporta sa journée à sa mère, avec une joie palpable dans sa voix. Mme Doncourt ne dit rien, elle ne jugea pas sa fille, mais son regard en disait suffisamment long à propos de sa rencontre avec Simon. Le gouverneur n'allait certainement pas apprécier.

Le lendemain, et les jours suivants, Laure ne causa aucun autre ennui. Son père apprit son histoire au marché, dans la colère, il la renia purement et simplement. Tout le monde pourtant n'y crurent pas, compte-tenu de l'état du gouverneur, ce ne pouvait être qu'une parole en l'air, due à sa fureur. En tout cas, rien ne fut tenté pour la chasser ou lui couper les vivre, il se contenta de l'éviter comme un enfant boudeur.

Rien de nouveau donc, jusqu'au 20 février, à l'exception du départ imminent de Grevin, qui avait appris la découverte d'une sorte d'autel à la limite de l'Endranaca.

Ce jour-là donc, Laure souhaita bon voyage à l'historien, qui partirait deux jours plus tard. Elle quitta la salle de cours en vérifiant le contenu de son sac, prenant la direction du marché. Heureusement, Simon n'avait pas tenté de la recroiser depuis leur dernière rencontre, il avait dû, pensait-elle, lâcher l'affaire. Elle ne descendit pas vers le port. Elle avait prévu d'aller dans la ville haute pour rencontrer Marcus Mélior dès qu'il serait à son bureau, soit dans l'après-midi.

Elle avait du temps à tuer, à fouiner parmi les étalages remplis de toutes sortes de choses, à humer les parfums et les odeurs qui s'échappaient des fruits et des épices. Elle s'arrêta deux ou trois fois pour poser quelques questions à propos de l'origine ou de la nature d'articles étranges. Elle n'était ni acheteuse ni touriste, simple curiosité incarnée.

Plusieurs fois, elle regarda en direction des murs, perdue dans ses penser, avant de retourner au présent. Elle ne s'amusait plus autant que lors de son passage à Wript ou Armen. Les bruits, les couleurs, l'atmosphère n'étaient pas les mêmes mais ses souvenirs de voyages ne pouvaient s'empêcher de virevolter parmi les images qu'elle avait sous les yeux, ravivant d'autant ses ennuis. Elle allait bientôt voir Marcus Mélior et ne pouvait pas l'oublier. Elle remonta bientôt en direction de la ville haute, aux trois coups de cloches de la cathédrale.

Elle redescendit bientôt jusqu'au port en tenant un papier dans ses mains. Lui jetant à plusieurs reprises quelques coups d’œil. Tandis qu'elle traversa la mer, elle le plia en quatre morceaux et le cacha dans une de ses poches. Laure n'arrivait pas à croire à ce qu'elle venait de faire.

Elle remonta, une fois rentrée, dans sa chambre. Elle posa la feuille sur son bureau après avoir fait de la place. Elle en avait sous les yeux la preuve. Radd était libre, et bien libre. Elle l'avait racheté.

Elle n'avait pas osé le dire au principal intéressé. Le ton avec lequel il lui avait présenté sa condition sonnait faux à ses oreilles. Elle se demandait parfois si elle ne ferait pas mieux de libérer un autre esclave.

Si elle, elle avait été esclave, elle n'aurait pu penser à sa condition sans pleurer sur son sort. Elle n'aurait pas pu l'avouer sans que son cœur ne se sert et sans trembler. Et la liberté serait la chose la plus chère au monde, le paradis. À la fois le plus grand honneur et le plus grand bonheur, la chose pour laquelle elle serait prête à vivre.

Ne serait-ce pas chose logique? Pourtant Radd ne pleurait pas sur son sort, en parlait comme si c'était banal. Il en riait presque, comme s'il y avait derrière sa réalité de l'humour. Absurde, il était tout bonnement absurde. Quelque chose clochait dans son comportement, même si tout ce qu'elle savait de lui était la pure vérité.

Elle reposa la feuille sur son bureau. Ce n'était qu'un cailloux jeté dans la mare, mais pour elle un caillou énorme.

Le soleil chutait derrière sa fenêtre. Il laissait paraître des tâches de lumière rouges sur les nuages. Elle repoussa les rideaux et descendit manger. Elle lui dirait bientôt ce qu'elle avait fait, mais pas tout de suite, bientôt.

Enfin, les derniers rayons du soleil traversèrent les rideaux, puis laissèrent la pièce dans le noir. Laure remonta. Comme elle n'avait pas envie de dormir tout de suite, elle erra plusieurs minutes sans occupation, marchant dans sa chambre en vêtement de nuit. Elle tenta bien de lire ou d'étudier, mais ne le put. Laure se glissa jusqu'au mur, là où se trouvait pendu un cordon. Elle tira un seul et unique coup. Elle attendit dans l'obscurité jusqu'à entendre des bruits sur le palier. Quelqu'un toqua derrière la porte. Elle tourna la clenche, Sophie se présenta armée d'un chandelier. Elle demanda:

—Vous avez besoin de quelque chose?

—Oui, je n'ai plus de lumière, peux-tu m'apporter quelques bougies?

Sophie s'apprêta à repartir.

—Ou plutôt non. Dis à Radd de me les apporter. J'aurais à lui parler. Ajouta-t-elle à toute allure.

—Radd? ne manqua pas de remarquer Sophie, pourquoi lui? Si vous voulez discuter, je ...

—Non, non. Ce n'est pas la même chose. Dis-lui de venir avec des bougies.

Sophie haussa les épaules, à moitié boudeuse et s'en alla avant de dire ce qu'elle pensait d'un ordre comme celui-ci. Laure ferma les yeux et la porte sans donner un tour de clef. Elle se demanda comment elle allait engager la conversation, ou plutôt, comment elle allait lui raconter ce qu'elle avait fait. Elle ne craignait pas tant de dire que de voir Radd agir de manière illogique. Allait-il sauter de joie? S'inquiéter du futur? La bouder? Être indifférent? Se mettre en colère? Tout était possible.

Elle s'assit sur son lit. Quelques secondes passèrent, puis une minute, puis deux. Personne ne venait. Elle n'entendit que les croassements et les cris sourds, quelques craquements et pas dans les combles, un bruit s'élevait de derrière la porte. Elle se releva et s'apprêta à ouvrir, mais recula.

Les pas étaient trop légers, trop discrets, pour être ceux de Radd. Elle le connaissait de plus en plus, suffisamment en tout cas pour reconnaître que cette démarche de velours, ces pas de voleurs n'étaient pas les siens. Elle recula jusqu'à sentir le cordon dans son dos, elle l'attrapa, prête à le tirer. La clenche se baissa, la porte s'ouvrit doucement en grinçant puis se tût. Il n'y avait aucune lumière, sa vue s'était habituée à l'obscurité. Elle vit les silhouette de deux personnes, dont une massive. Tandis qu'ils se jetèrent sur elle, elle hurla, elle tira quatre à cinq fois sur le cordon avant qu'on ne l'assommât.

Laure s’effondra sans lâcher la corde. Un des hommes alluma une lampe tandis que l'autre écarta les rideaux et poussa le battant.L'air froid entrait en gonflant ses vêtements.

Il resta là sans bouger pendant quelques seconde, jusqu'à ce qu'une lumière apparut au pied de la tour. L'autre écarta les doigts de Laure, la corde rebondit, puis il arracha les draps du lit et commença avec délicatesse à l'emballer. L'autre tourna dans la pièce, il s'intéressa au bureau, puis aperçut les boucles d'oreille au sol près du coffre, il les fourra dans ses poches.

À cet instant précis, la porte, qu'il avait repoussé, s'ouvrit en grand, l'homme sursauta et se retourna. La lampe éclaira son visage plus que la pièce, il voyait Radd dans l'embrasure. Il le vit bondir sur lui.

L'homme n'hésita pas, il sortit son arme, recula un pied et tira. La balle le traversa près de l'épaule gauche et il roula au sol. Il tira une seconde balle, le sang s'écoulait dans les fentes du parquet en grande quantité.

—Tu n'aurais pas dû faire ça! commenta son compagnon.

Le tireur souffla sa lampe et courut jusqu'à la fenêtre. Laure était en bas, descendue grâce à une corde. Des bruits très nombreux venaient des étages inférieurs, le coup de feu avait réveillé les Doncourt et les domestiques commençaient à affluer vers sa source.

—Il s'en sortira.

Ce n'était pas vraiment ce qui inquiétait l'autre, mais que quelqu'un ne le reconnût, ou ne leur barrât le chemin. Il se laissa glisser jusqu'en bas en prenant soin de cacher son visage, suivi du tireur.

—je te préviens, VunDrac, si on se fait prendre, je te tuerais moi-même!

Sur les lieux du crime, Mme Doncourt découvrit l'enlèvement de sa fille. Elle se jeta sur la fenêtre dont la corde bougeait encore. Elle eut juste le temps de voir les buissons bouger. Choquée, elle remarqua Radd au cri de Lloyd. Elle envoya ensuite chercher un médecin et les gardes.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Sam 10 Mai 2014 - 17:59

Chapitre IX: Mme Taspondiel

L'alarme donnée, tous les soldats présents sur l'île coururent après Laure et ses ravisseurs, tandis qu'un message fut envoyé à ceux du continent. La découverte de l'enlèvement avait allumé une mèche, et une autre, jusqu'à ce que Sinpotr ressemblât à une poudrière. Tous les gens d'armes furent mis au courant, quitte à être réveillés en pleine nuit.

Un autre message fut bientôt envoyé. Laure ne serait plus sur l'île, elle s'éloignerait de Sinpotr. Un bateau suspect, avec trois mâts et une voilure impressionnante, avait quitté l'île et longeait asteur la côte. Il se serait caché près de la falaise à l'est de Vraisey pour pouvoir fuir rapidement, et discrètement. C'était un navire fait pour la haute-mer, mais aucun voilier, à Sinpotr, ne pouvait l'arrêter ou le poursuivre dans l'immédiat, il était bien trop rapide.

Le chef de la garde ordonna aux tours de guets de le maintenir en vue et de rapporter régulièrement sa position. Le matin, lorsqu'il fit son rapport à Mme Doncourt, il avait pris le large.

— Donc, nous ignorons où les ravisseurs se trouvent, en revanche, nous avons une idée d'où ils accosteront.

— Ce n'est pas ça que je veux savoir! mais où est ma fille!

Il eut du mal à la calmer une fois de plus, mais lui expliqua, avec patience, l'importance d'une telle information. Il insistait sur les efforts qu'ils avaient fournis et le retard fatal qu'ils auront eu sur les ravisseurs.

Mme Doncourt respira, puis redoubla de fureur aux mots du soldat. Trop de questions et d'émotions contraires et diverses l'empêchaient d'être calme, depuis des heures, chaque seconde redoublait son inquiétude, il ne faisait qu'envenimer la situation, et il le fit encore, quand il lui apprit que sa fille serait emmenée sur le continent sauvage.

C'était tout. Tout ce qu'elle avait appris.


Son mari avait passé la nuit dans son bureau, sans être dérangé, sans en sortir. Il apprit ainsi les événements peu après avoir déjeuné. Il commença par blâmer les gardes et réduire leur solde. Il demanda lui aussi un rapport, complet et détaillé, une tasse de café en main, écouta attentivement son subordonné, puis ordonna d'arrêter les recherches.

Envoyer une expédition sur le continent sauvage ou essayer de les rattraper sur l'océan serait une perte de temps, d'argent et de moyen considérable. Il ne pouvait se permettre une dépense telle, ni demander des fonds à la République. Il n'arrivait déjà pas à les convaincre d'envoyer de quoi construire une route nécessaire et primordiale pour le développement de la Terre-Ardoise, et de quoi bâtir de nouveaux monuments, et de quoi renforcer la sécurité, il ne recevrait jamais de l'argent pour une affaire personnelle.

Et comment le verrait-on en métropole, s'il osait seulement présenter aux chambres cette demande? Sa carrière exigeait d'étouffer l'affaire sans remords.

Et puis sa fille n'avait aucune valeur. Elle était au contraire une bombe à retardement, une jument sauvage qui aurait à terme causée des ravages dans le mécanisme politique. Au final, il aura tenté de nombreuses fois de la brider par des paroles ou le mariage, elle avait causé déjà assez de dégâts. Cet enlèvement serait pour lui un cadeau du ciel. Il devrait seulement être prudent, que personne ne le crût cruel ou sans amour pour sa fille.

— Et surtout, pas un mot à ma femme!

L'autre avait sourcillé. Il s'était incliné, puis était sortit. Comme s'il aurait pu respecter ces ordres! Il n'avait pu croire que le gouverneur aura lâché ces mots. Il avait ordonné tout de même la fin des festivités, mais l'annonça à Mme Doncourt.


Mise au courant, Mme Taspondiel se rendit au château dans la matinée. Elle retrouva son amie dans le petit salon.

Pendant un instant, elle ne la reconnut pas. Les yeux tirés de rouge, avachie dans un fauteuil en touillant distraitement son café l'air ailleurs d'une malheureuse. Mme Doncourt voulut se lever lorsqu'elle la remarqua, mais Mme Taspondiel fit un geste et s'assit dans le siège le plus proche. Elles discutèrent longuement des événements de la nuit. Elle se montra compréhensive, elle évita de l'inquiéter ou d'être brutale.

Quand elle apprit l'arrêt des recherches, elle se releva et marcha dans la pièce disant:

—Et tu n'as rien fais?

Mais que pouvait-elle faire? La Maria que Mme Taspondiel connaissait n'aurait jamais hésité à gronder, surtout dans une situation pareille, et à disputer, se bagarrer, et à remuer ciel et terre pour atteindre son but. Était-elle allée gueuler sur son mari? Avait-elle demandé une enquête? Avait-elle fait jouer de ses relations, envoyé un message en métropole? Avait-elle lancé un scandale? Non, bien sûr. Elle s'était contentée de plier, de s'écarter devant le gouverneur de Terre-Ardoise.

Elle tira le cordon et demanda du thé et des petits gâteaux. Elles mangèrent, tandis qu'elle lui détaillait le rapport des gardes et ce qu'elle même avait remarqué. Elle dissertèrent longuement, elle reprit des couleurs, et midi passé, Mme Taspondiel demanda à voir les lieux du drame. Elle connaissait le chemin, elles se séparèrent derrière la porte. Revigorés chacune partit de son côté.

La pièce était telle que laissée par les ravisseurs. Personne n'avait touché à quoi que ce fût. Des bougies traînaient dans le couloir et sous les meubles. La fenêtre était toujours ouverte, le sang tachait toujours le sol. Une mare noire qui s'étendait de la porte au bureau. Quelques personnes avaient marché dedans, l'avaient étalée et laissé de traces de pas. Comment ce garçon avait pu perdre autant de sang et vivre? Voilà qui dépassait ses quelques connaissances en médecine. Ils auraient pu se tromper de porte, tuer quelqu'un, blesser Laure, plus peut-être? Celle-ci était-elle seulement leur but originel?

Elle eut un instant de la compassion pour celui sur lequel ils avaient tirés. Sans son intervention, personne n'eût été alerté aussi tôt. Elle se jura de le remercier quand elle irait le voir, et pesta contre l'incompétence des gardes. Comment étaient-ils entrés dans cette chambre?

la veuve avança de quelques pas en faisant attention au sang, même s'il était sec. elle se pencha sur le bureau et jeta un œil sur les documents.

—Radd?

Ce nom ne lui disait pas grand chose. D'autant plus qu'elle ne voyait pas Laure chercher à affranchir n'importe qui. Enfin, si. Mais il n'y avait qu'un document d'une telle sorte sur le bureau et des dizaines d'esclaves à Sinpotr, il devait avoir une importance certaine pour la disparue. Une grande importance. Elle songeait avec l'ombre d'un sourire.

Mme Taspondiel fit demi-tour, ce document en main. Il pourrait toujours lui servir, Mme Doncourt pourrait la renseigner. Elle entendit alors des cris et fut parcourue par un sentiment de satisfaction. Elle redescendit tranquillement l'escalier de la tour.


Radd n'était plus en danger. Le médecin l'avait bandé, jugeant bien inutile tout autre intervention de sa part. Il n'avait pas retiré la balle, qui, parfois lorsqu'il bougeait, lui brûlait les chairs. Il ne pouvait s'empêcher de louer la bêtise de ce personnage sans curiosité ni réflexion.

La nuit repassait dans sa tête. Il se maudissait de n'avoir rien pu faire. Il se souvenait que Laure avait sonné une première fois. Sophie y était allée. Lui, lavait la vaisselle.

Peu après, la femme de chambre lui demandait de monter avec des bougies. Consciencieux, il avait d'abord fini son travail puis fouillé dans un placard où il pensait en avoir vues. Ce fut lorsqu'il monta l'escalier que la cloche sonna à nouveau, plusieurs fois, resta à l'horizontale et retomba. Il monta à toute allure, sans prendre de lumière, elle s'impatientait sûrement.

En y repensant, ce n'était pas son genre. Lorsqu'il ouvrit la porte il resta quelques instants stupéfait de voir deux silhouettes masculines dans l'obscurité. L'une portait une lampe qui dévoilait son visage. Il lâcha ses bougies.

Pourquoi avait-il eu un sentiment de rage quand il l'aperçut dans la pénombre? S'il avait agit plus vite, et différemment, il aurait peut-être pu empêcher, ou au moins enrailler, les événements. Mais non. Il n'avait pu que se blesser. Il jura, frappa, se cogna la tête. Pourquoi?

Ça ne lui ressemblait pas de se jeter sur quelqu'un. Lorsqu'il avait vu cet homme, il n'avait eu qu'une envie: l'étrangler. Il n'y avait en tout pas plus de trois ou quatre personnes encore vivante à qui il souhaiterait un sort funeste. Il l'avait reconnu immédiatement sans le comprendre. C'était le Ménien qui avait participé à la colonisation des terres des Syvrains, et qui l'avait vendu comme esclave. Voilà qu'il emmenait Laure, et que lui vit, alors qu'il baignait sur le plancher une silhouette se former avec de la poussière et le regarder avec mépris. Tordu, bosselé, vague, elle portait un riche costume Çwâlan. Elle disparut à l'arrivée de Mme Doncourt.

Il réfléchissait. L'image de l'empereur s'imposait à son esprit. Pourquoi aurait-il, non, avait-il fait enlevé Laure? Ces deux personnages avaient autant de rapport que la mayonnaise et la noix de coco, Cependant il ne pouvait pas trouver de réponse. Personne ne pouvait comprendre ses fantaisies, surtout lui, comme il le savait.

Il se redressa, la balle lui donnait envie de grimacer. Il pensa à Laure, à Armen, au continent sauvage, ... Laure encore, dont le visage revenait. Son âme brûlait, de honte et de culpabilité. Laure, Naan. Laure surtout. Il se frappa l'épaule, là où il avait été blessé. Il hurla, mordit dans son drap et frappait, répétait son geste, dix, vingt fois, en gémissant, la culpabilité lui faisait plus mal encore.

Il devrait partir, il le savait. Il ne pourrait plus rester inactif.Ses remords, jusqu'alors étouffé par la peur, sa haine, sa conscience, étouffées par ses souvenirs, avaient refait surface. Ils le poursuivaient, et le poursuivraient encore plus loin, jusqu'à ce que la poursuite l'épuisât et lui volât, tel l'empereur, et telle cette ombre, le reste de raison qu'il avait pu emporter dans sa fuite.

Il se leva. Tournait dans sa tête les événements de la nuit et de l'époque où il vivait de l'autre côté de l'Endranaca, en montant. Il croisa Sophie, qui lui demanda d'aller voir Mme Doncourt dans le petit salon.


Tandis qu'il se morfondait, la veuve avait intercepté son amie à la porte du bureau du gouverneur, où celle-ci s'était engouffrée prétextant "une soudaine envie de hurler". La veuve était persuadée que ce Radd leur serait très utile et n'eut aucun mal à la convaincre. Celle-ci lui apprit ce qu'elle savait de lui, autant dire pas grand chose et demanda à Sophie de le quérir. Elles faisaient la liste de leur relation et des gens utiles, installées dans le petit salon.

Quand Radd entra, la veuve se leva et lui tendit la feuille. Radd ne la prit pas, elle insista, il le saisit:

— Je ne sais pas lire le Dénien.

Mme Taspondiel s'étonna. Il n'en avait pas honte. Il savait déchiffrer plusieurs alphabets, parler et lire plusieurs langues, elles étaient seulement toutes exotiques. Les deux femmes en auraient justement besoin, il ajouta, pour infirmation:

—On n'apprend pas ça aux esclaves.

Elles eurent un petit rire sec. L'étonnement le saisit, elles piquaient sa curiosité.

— Merci d'avoir protégé Laure.

— Inutile de remercier.

Il se sentait sombre et amer. C'était inutile, vu qu'il avait échoué. Elles ne devaient pas le remercier. Leurs remerciements ne semblaient qu'irone.

—Elle serait en route pour le continent sauvage.

Radd ne s'étonna pas plus. C'était déjà une certitude.

— Tu en viens, non?

— Oui.

Et il espérerait bien ne pas y retourner de sitôt, même s'il devait y aller. il se sentait heureux, quelque part au fond de lui, d'être loin de sa terre natale. Il y avait déjà passé beaucoup de temps, beaucoup trop pour vouloir y être, trop de chose s'y étaient produites.

— Tu pourrais donc guider une expédition là-bas pour la retrouver?

Radd sursauta. Il voudrait dire que non, qu'elle n'avait aucune idée de la taille de ce continent, des dangers qu'il y avait, de la faune, de la flore, des peuples, que lui non plus, que tout ça n'était plus qu'un souvenir vague.

Il avait peur, peur d'échouer, de se retrouver face à des souvenirs qui l'obsédaient nuits et jours. Il était lâche.

Il ne put pas mentir. Bien sûr qu'il pourrait les aider, aussi incroyable que cela pût paraître, il avait très longtemps voyagé dans la forêt de Smaragd, dans les Adrins et l'Endranaca. Il en connaissait les moindres recoins, les dangers, les coutumes et les plus beaux paysages. Il savait comment y survivre, malgré sa jeunesse.

Il n'avait en revanche pas l'intention de se mêler des histoires de ces deux femmes.

— Oui, je pense pouvoir le faire. mais mon maître, c'est votre époux, ajouta-t-il en direction de Mme Doncourt. Je ne peux pas quitter cette île sans son ordre.

Quel mauvais prétexte.

— Ce n'est plus le cas! lui annonça la veuve, cette feuille fait foi de ton rachat et de ton affranchissement par Laure Doncourt, le jour de son enlèvement.

Radd ouvrit de grands yeux ronds en contemplant le papier déplié.

— Personne ne peut plus te forcer. Mais si tu as au moins de la reconnaissance envers elle, tu devrais nous aider.

Les yeux de Radd se recouvraient de larmes qu'il cachait sous ses doigts, sans qu'il comprît pourquoi. Les deux femmes le regardaient. Il s'essuya et commença à reculer.

Le regard de Mme Taspondiel était rempli de déception. Elle se leva tout de même et lui confia quelques pièces. Quoi qu'il comptât faire, il aurait besoin d'un peu d'argent. Radd la remercia, prit congé et courut jusque l'embarcadère.

Radd sentait un poids s'alléger dans son esprit, autant qu'une boule se former dans ses intestins. Il devait agir seul. Il n'était pas tout à fait libre, il le serait bientôt.

Mme Doncourt fit venir le chef de la garde, elle eut un message pour le continent.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Lun 12 Mai 2014 - 16:33

Chapitre X: Retour au pays

Radd savait que la coquille de noisette avec laquelle il rejoignit Sinpotr ne pourrait pas le ramener sur le continent sauvage. Loin des côtes, elle serait renversée au premier coup de vent. La traversée serait alors super lente et douloureuse, il serait ballotté par les vagues, les flots, les courants, il n'arriverait de l'autre côté que sous la forme d'un vieux sac, une éponge désagrégée par l'eau, incapable de bouger, de sauver Laure, ou même de sa nourrir, s'il arrivait.

Il n'avait que l'argent de Mme Taspondiel et ses connaissances. Il déambula sur le port, interrogeant les marins, les soldats et les employés à propos des bateaux qui partiraient dans la journée ou le lendemain.

Il savait l'endroit où il voulait accoster. Ce n'était ni une ville, ni un point intéressant pour les marchands ou les explorateurs. Un lieu même relativement dangereux, mais où il devait aller. Comptant ses pièces, il jugea illusoire d'envisager une traversée comme voyageur. Les tarifs étaient largement au dessus de tout ce qu'il pourrait dépenser, il chercha plutôt un emploi comme mousse ou assistant. Ces années passées à Vraisey lui avait appris à supporter les mauvais traitements, il pourrait sans doute trouver quelque chose dans ses cordes.

Beaucoup de navires partaient pour les colonies voisines, Armen et la Terre-Vera, Ainsi que Qiétal, en suivant un parcours qui lui paraissait étrange, mais expliqué par ses interlocuteurs et la carte des vents. Néanmoins, aucune de ces destinations n'était son but, de Qiétal, il faudrait des mois pour rejoindre l'Endranaca, sans compter la traversée.

Ne pas pouvoir lire le Dénien ne l'aidait pas dans sa tâche et la plupart des gens n'étaient pas très aimables, quand il n'étaient pas carrément grossier. Il en vint à penser qu'il aurait dû accepter l'aide de Mme Doncourt, mais il ne voulait mêler personne d'autre à ses histoires.

Il postula à bord d'un navire étiol en partance pour Héracl. Attaqué par des pirates au sud d'Armen, le capitaine avait dû ordonner de s'arrêter à Sinpotr pour remplacer les membres décédés de son équipage. Aux dires, ce bateau s'arrêterait à Duradd et longerait la côte jusqu'à destination. Il fut pris comme remplaçant de l'assistant du cuisinier, assez bête pour annoncer la soupe en pleine bataille.

Il partirait le lendemain. Il courut s'acheter du matériel, il avait bien marre de porter l'uniforme des serviteurs du gouverneur. Il choisit la couleur complémentaire: le vert, lorsqu'il passa devant une boutique. Il lui paraissait amusant que les soldats portassent la même couleur. Il acquit également un couteau, ayant perdu le précédent avec sa liberté, un briquet et des bottes, après quelques hésitations.

Il retourna enfin au bateau peu avant la nuit. On lui avait laissé de la vaisselle, tandis que les matelots profitaient du dernier soir à terre. Il se dépêcha de tout torcher. Il brisa sa première assiette, une vive douleur à sa blessure. Il jeta les débris dans la mer, ni vu ni connu et changea de main. Cela allait beaucoup mieux.

Il rangea la dernière assiette et raccrocha son torchon, puis s'installa dans le coin de la cuisine qui lui avait été assigné et se changea. Il déchira ensuite une lanière rouge et se l'enroula autour du cou, sombrement. Il fit un ballot avec le reste, prit une lampe redescendit sur le quai et brûla le tout. Radd regarda longuement les flammes, l'air inexpressif avant de jeter les cendres à la mer.


Laure se réveilla sur un bateau, dans une pièce assez aisée qui comportait un lit et tout ce qui était nécessaire ou superflu pour un voyage de longue durée. Elle passa un moment d'affolement, d'incompréhension au bout duquel elle reprit ses esprits et commençait à faire des déductions sur sa situation.

Personne ne lui voulait du mal dans l'immédiat. Elle n'avait pas été tuée et à en juger par la qualité relative des instruments de toilette, des robes à sa disposition ou même des couvertures, son ravisseur tenait, pour le moment du moins, à sa bonne santé. Elle envisagea la possibilité d'un enlèvement à but politique ou pour recevoir une rançon, avec une légère préférence pour la première possibilité. C'était à ses yeux ce qui justifierait le plus un acte aussi risqué.

Elle regarda par le hublot l'horizon. Elle était déjà si loin de Sinpotr. Impossible de chercher à fuir en nageant jusqu'au rivage. Elle inspecta la porte, il n'y avait aucun verrou, elle pouvait passer sans soucis. Il ne devait pas y avoir de canot de sauvetage, ou en tout cas, aucun canot avec lequel elle pourrait fuir. Laure oubliait que de toute façon elle ne savait pas ramer.

Les heures s'écoulèrent, elle restait allongée à tortiller les quelques informations qu'elle avait et, surtout, les nombreuses questions qu'elles posaient. La nuit s'écoulait, puis le jour, sans que personne ne vint.

Enfin, un marin vint la voir. Il ouvrit la porte, lui jeta un coup d'œil et lui donna l'ordre de se lever et de se changer. Il eut la décence de disparaître et de refermer la porte, après qu'elle le lui eut demandé. Laure s'approcha du meuble et troqua sa robe de chambre pour un vêtement d'extérieur, le moins élaboré qu'elle pût trouver. Elle poussa le battant et le marin la mena sur le pont.

C'était ce salopard qui l'avait fait enlever. Elle eut un haut le cœur en reconnaissant Simon à la table où on l'emmenait. Il le traitait avec tous les égards dont il était capable, qui n'eut d'autres effets que de lui donner envie de se servir des couteaux, aiguisés le matin même, pour couper autre chose que ses pommes de terre. Sa conscience réussit à la retenir.

Elle n'envisageait toutefois pas l'horreur du crime. Elle ne pensait qu'à sa propre situation, qu'au fait que, sans Simon, elle était probablement destinée à être vendue dans le premier port, assassinée à son tour ou pire par son ami. Pour cela, elle fit profil bas et évita de penser.

Elle perdait son humanité quelque part, le dégoût qu'elle ressentait pour cet homme était aussi, sinon beaucoup plus fort que l'attirance qu'il avait pour elle. Il l'avait enlevée, avait joué sur sa réputation afin de pénétrer dans le château de Vraisey, prétextant présenter son complice au gouverneur pour un quelconque poste, reniant la confiance que celui-ci avait pour lui et toutes sortes de valeurs par son obsession. La liste lui semblait bien grande, sans peser sur sa conscience. S'il pouvait le faire, elle pourrait faire pire, par pure haine.

Il se trouvait en face d'elle, et un peu plus loin, son complice mangeait également, les regardant avec des yeux amusés, quasi sadiques. C'était un homme de grande taille, un Ménien assez âgé, bien qu'aucun document des archives de Tardan ne fît mention de sa date de naissance ou de son existence. Balafré et rude, il portait une barbe et semblait prendre soin de son apparence, en tout cas, Laure se souvenait de l'avoir vu lorsqu'elle avait frappé Simon_Qui portait à sa grande satisfaction un bandage ridicule_et, même si ces souvenirs étaient vagues, parmi ses cavaliers du bal, à cause de la lueur malsaine dans ses yeux rouges.

Incrédule et horrifiée, Laure écouta, serrant fort le manche d'une couteau, Simon lui déclarer qu'ils allaient à Duradd, où il aurait légalement le droit de l'épouser, malgré son avis. La femme n'avait pas le droit à la parole, chez les Méniens. Son ami lui avait soufflé cette idée peu après qu'elle eut tenté de l'énaser.

Ils ne lui donnèrent aucune restriction. Apparemment, ils considéraient qu'elle ne pouvait rien tenter contre eux et la laissèrent déambuler à sa guise. Démarra une partie de chat entre Laure et Simon, l'un courant, l'autre fuyant, durant une bonne partie du voyage. Laure s'intéressa aux canots, mais ceux-ci étaient trop lourd pour être déplacés par la jeune fille. Elle dut renoncer bientôt à trouver un plan de fuite, manquant plusieurs fois de fondre en larme.

VunDrac s'amusait bien de la situation. c'était la seule raison pour laquelle il la laissait perdurer.

Duradd en vue, VunDrac se débarrassa de Simon. Alors que celui-ci regardait les côtes avec convoitise, il lui passa un lacet autour du cou jusqu'à ce qu'il arrêta de se défendre et jeta le corps dans les flots.

Il l'avait assez amusé comme ça. Désormais, sa mission concernant Laure allait commencer.


Radd navigua sur la mer du détroit, subissant des traitements qui lui parurent gentillets. Ils firent une escale à Duradd, où sans quiétude, il refusa de descendre. Laure était alors de l'autre côté du Dihn, ficelée et contrainte d'avancer par son ravisseur.

Le bateau profita ensuite d'un vent arrière, longeait à quelques dizaines de mètres la côte. L'autochtone vit défiler par un hublot les arbres, les rochers et les plages, il reconnaissait les terres des Syvrains et des Aldos, devinait l'arrivé des premiers sommet de l'Endranaca, puis les mastodontes embrumé sur leur chef. Quelques jours plus tard, les falaises s'élevèrent, puis il apprit de son patron l'ordre de s'éloigner de la terre. C'était le moment.

Il profita de l'aube, avant que le chef cuisinier ne descendît lui donner du travail pour se glisser sur le pont. Il respira fort, son cœur battait. Il se jeta dans la mer, nagea jusqu'aux rochers. Un peu plus loin, le plus grand fleuve du monde se jetait dans l'océan.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Dim 18 Mai 2014 - 8:09

Chapitre XI: Les chutes de l'Hagdaün

Le bateau continuait sa route vers l'ouest sans se rendre compte de l'absence d'un membre de l'équipage. Celui-ci était assis sur un récif, gaugé, se reposant quelques instants en admirant les jeux d'ombre et de lumière sur les surfaces de l'onde et de la voûte céleste, le bruit des vagues et les cris des mouettes. Il vérifia le contenu de ses poches ; Il n'avait rien perdu, pas même le document qui faisait de lui un homme libre, humide mais encore lisible.

Le navire bientôt disparut, Radd se releva. Il jeta un coup d'œil au-dessus de lui où s'élevait une montagne de roc, droite, humide mais garnie de prises, qui bloquait le passage aux gens imprudents du nord. Là-haut, c'était le Caëleïcan, sa terre natale, dont toutes les frontières étaient naturellement fermées aux vents étrangers. L'inverse n'était pas aussi évident.

Tout autour de lui, des récifs. Tout le long de la côte, des récifs. Rocs de granite où s'accrochaient des algues vertes, rouges ou noires, des moules ou des crustacés, Radd voyait une étoile de mer non loin de lui. L'eau s'engouffrait entre eux avec violence, incapable de se repérer dans un labyrinthe qu'elle noyait tout entier, à la pleine lune. Les vagues parfois passaient par-dessus, poussées par un vent du nord, laissaient derrière elles de l'écume semblable à des éponges, et mouillaient moules comme algues.

Radd en passant d'un roc à l'autre faisait bien attention à ses mouvements, il devait parfois sauter ou se contorsionner de telle manière qu'il risquait une chute, de nombreuses blessures. Il prenait beaucoup de temps à avancer. Bientôt, un autre bruit que celui des vagues et du vent parvint à ses oreilles. Il ne pouvait plus faire un seul faux pas.

L'atmosphère s'épaississait, ce n'était pas du brouillard, mais des gouttelettes mouvantes. La surface de l'océan se brouillait, se distordait, bouillonnante, tandis qu'un vacarme l'empêcha d'entendre les cris. Il gardait sa main gauche peu rassurée contre la paroi. Depuis plus d'une heure, il sautillait de roches en roches, si elles étaient assez nombreuses à cet endroit et assez élevées, il se demanda s'il n'aurait pas du grimper la paroi un peu plus avant. Son plan ne lui paraissait plus aussi bon, même si il lui évitait un long détour.

Tout était humide, mouillé, gaugé par les remous d'une cascade qui troublait l'onde à quelques mètres de là. Une trombe, une tempête. Radd regardait les chutes avec appréhension, il avait légèrement sous-estimé la difficulté.

L'Hagdaün, le plus grand fleuve du monde se jetait à cet endroit. Son embouchure n'était pas très large, au-dessus de la falaise. L'eau arrivait si vite qu'elle formait un arc de plusieurs mètres avant de chuter réellement. Des tonnes et des tonnes d'eau, qui plongeaient et provoquaient de nombreux courants et remous, emportant des morceaux de pierres avec elles. Radd observa ce spectacle quelques secondes. Un pas là dedans, et il aurait très peu de chance d'en ressortir. Voire aucune.

Il aurait très bien pu grimper plus tôt la falaise, il aurait même dû, tiens, mais il était impossible de naviguer ou de traverser ce fleuve dans son embouchure, et des lieux même après celle-ci. Le chemin le plus court serait rarement le meilleurs, mais il ne pouvait pas se permettre un détour de plusieurs jours à travers la jungle.

Il respira un bon coup, et avança le pied sur le rocher suivant, et celui d'après. Son dos commençait à suinter. Son déplacement était lent, ralenti par la visibilité, l'instabilité, le besoin de calmer ses nerfs à chaque pas et d'assurer, de calculer le moindre de ses mouvements. Sa main se crispait contre ses prises, peu volontaire pour lâcher une bonne rampe contre une autre même meilleure, après un pas. Ces récifs ressemblaient décidément trop à des tombes entre lesquelles il pouvait être coincé.

À quelques reprises, il surprit son pied se dérobant vers les flots. Des frissons le parcouraient dès lors, signal d'alarme qui le forçait à se rattraper raccrocher à tout ce qui pouvait frôler le bout de ses doigts, quitte à donner à son dos une forme inattendue, mais moins dangereuse qu'une chute. Une fois même, ne pouvant se rattraper, il se vautra sur le rocher ou il souhaitait poser le pied, la jambe tordue, choqué au niveau du torse. Il dut s'arrêter un peu histoire de reprendre son souffle et se redresser sans trembler.

Il rencontra peu après un rocher qu'il jugea plus difficile. Il écarta les quelques mèches engluées sur son front, toutes dégoulinantes d'eau et de sel et prépara son saut. Il fit une première tentative, mais les algues encore faillirent le faire glisser, l'obligeant à se distordre, réveillant la balle. La moitié inférieur de son corps s'enfonça en enfer, tandis que ses bras s'enroulèrent autour du roc.

Malgré la douleur, il réussit à rester accroché, puis à se hisser tandis que les vagues le tiraient et alourdissaient ses vêtements.

Debout sur le rocher, peu après, il prit le temps de respirer. Un instant, il se surprit à maudire Laure, conscient que sans son enlèvement il serait bien tranquille, avant de refouler toutes ces fourbes pensées. Elle, elle n'y était pour rien.

Il continua son chemin, déjà bien avancé, durant une bonne heure avant que le rideau d'eau se réduisit jusqu'à passer de chute de roc à napperon. Même lorsque cette cascade fut lointaine, il continua à marcher jusqu'à des rocs secs. L'eau était là limpide, l'atmosphère doux. Il s'allongea sur un rocher en forme d'assiette, harassé, ensommeillé. Le Caëleïcan était encore loin. Il s'endormit en se maudissant de n'avoir pas choisi un chemin plus long mais moins périlleux pour la jeune fille.

La lune se leva, brilla avec ses sœur puis rendit son trône au soleil. Radd piqueté par le retour de la chaleur se leva, encore faible, mais revigoré par toutes ces heures de repos. Il avait faim.

Il fouilla son récif à la recherche de mollusques et de crustacés, qu'il engloutit avec quelques algues. Il lui semblait en avoir déjà vu dans les comptoirs marchands du continent sauvage, au nord de l'Endranaca. La côte était une de ces rares régions où il n'avait presque jamais mis les pieds, il ne savait pas grand chose dessus, et n'aurait pas pu différencier le comestible de l'immangeable sans cette référence peu orthodoxe.

Calé, il se mit debout et regarda son nouvel obstacle. Il avait l'impression de devoir escalader les murailles de Sinpotr, pour s'infiltrer dans le Caëleïcan. La falaise n'était ni excessivement haute ni lisse (Quoi qu'elle était tout de même bien élevée, beaucoup plus grande que celles de Vraisey) mais Radd n'était pas le meilleurs grimpeur qui fut, surtout qu'il n'avait rien escaladé depuis longtemps. Et très pessimiste ce jour-là.

Il s'efforçait à repérer les reliefs dans le granite auxquels il pourrait s'accrocher, traçait plusieurs chemins, les poings sur les hanches, avant de se décider pour l'un d'entre eux. Il sauta encore d'un rocher à l'autre, cette fois sans difficulté, jusqu'à son point de départ, contre la paroi, agrippa deux trous et plaça un de ses pieds contre la pierre.

Radd respira un grand coup, testa la dureté de la roche et prit un peu d'élan, il souleva l'autre pied du sol, de la poussière s'écoula le long de son bras.

Ainsi suspendu au-dessus du sol tel une chrysalide à un brin d'herbe, il éleva son bras vers l'interstice suivant puis avança le reste de son corps. Il se pensait plus léger qu'autrefois, comme il ne grandissait plus depuis longtemps, mais eut l'impression de fournir un plus grand effort, puisqu'il était affaibli. Si la vie à Vraisey avait été rude, pour la nourriture notamment, il n'avait jamais eu de tâches à réaliser qui requéraient beaucoup de force ou de vigueur. Il n'avait pas à être fort pour tourner un torchon ou répondre aux ordres d'un gouverneur mégalomane. Au pire, résistant. Ça, il n'en manquait pas.

Il monta avec peine jusqu'à mi-hauteur. Il respirait fort, la gorge obstruée par sa salive. Ses bras et sa tête étaient recouvertes de sueur et de poussière. Il tremblait, mais ne pouvait ni s'arrêter ni se reposer, seulement continuer. La roche branlait sous ses doigts. Il sentait parfois ses mains humides glisser sur une surface trop lisse, ses semelles riper sur une pierre trop courte ou fragile. Mais il tint bon, et enfin s'allongea exténué sur les mousses, maintenant devant lui son bras endolori.

Avec un peu de chance, il venait de faire la partie la plus difficile jusqu'à ses retrouvailles avec Laure. Après quelques minutes de repos, il se redressa voir les premières ramures des bois.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Ven 23 Mai 2014 - 11:34

Chapitre XII: La forêt de Lwadd

Tout le continent, au nord de de l'Endranaca n'était qu'une immense forêt impénétrable, sauvage, qui protégeait jalousement ses trésors et ses peuples. Un territoire qui semblait vierge de toute possession étrangère, de toute civilisation construite à la manière des pays de l'ancien continent, structurée, hiérarchisée et en guerre face à sa mère-nature. Au sud, la forêt était remplacée sur la majorité des contrées par une longue plaine vallonnée, traversée par les doigts griffus de l'Hagdaün.

Sur la majorité des contrées. Le nord-ouest, plus pauvre, autrefois habité et sur-exploité était désormais aussi sauvage que Smaragd. La faune s'y était déplacée et la flore y était aussi florissante qu'autrefois partout. Radd contempla, de loin, la construction de bois et de feuilles subtilement entrelacés qu'il distinguait installée le long d'un coteau. Il entendait encore le bruit des chutes, mais moins que les piaillements et croassements, les rugissements et cris bestiaux qui sortaient des hauteurs. Il quitta la côte sans regarder la mer, traversa la bonne lieue desséchée par le soleil marin, au fil de ses pas, la végétation s'étoffa, timidement, cassante d'abord puis beaucoup plus vive.

Il jouait avec son couteau, les mains dans les poches, en en testant le tranchant du bout du pouce. Le danger pourrait bientôt venir de n'importe où, dès qu'il serait dans l'ombre. Il avait peur d'avoir perdu ses réflexes ou son instinct, se répétant sans cesse qu'après tout, il ne risquait pas grand chose. Moins en tout cas que près des eaux.

Il était certain que Laure se trouvait quelque part sur ce continent. De même, il était certain que ses ravisseurs chercheraient à traverser l'Endranaca. Il se doutait de leur but et de leur destination, de la raison de cet enlèvement, même s'il n'avait en réalité que des soupçons.

C'était là qu'il irait d'abord, encore plus au sud, loin dans les terres inconnues des Méniens. S'il ne la trouverait pas, il ferait ce qu'il devait faire. Oui, il le ferait, puis il sillonnerait le continent, jusqu'à la retrouver, ou mourir. Quelles chances avait-il de réussir, dans ce cas, sur un territoire quatre ou cinq fois plus grand que l'ancien continent ? Cela le poussait à garder espoir. À espérer ne pas se tromper.

S'il ne la retrouvait pas, il visiterait Duradd une seconde fois, il escaladerait les Adrins, il descendrait tous les fleuves jusqu'à l'océan méridional. Il la retrouverait, dût-il y passer un quart de siècle, ou même plus, ou même y passer sans plus.

Il sourit. Il avait un but.

Il rentra bientôt dans les bois, ressentant d'un coup sec le changement de température et d'humidité. Il venait à son nez divers parfums de plantes et de fleurs, des odeurs de sel marin et de roche, des effluves … à ses oreilles des cris et le bruit du vent dans les branches, le sifflement des reptiles et le zonzonnement des insectes … à ses yeux des paysages et des couleurs qui faisaient ressurgir des images, des chants, des encens d'un gros nuage orageux. Des souvenirs si lointains, ils semblaient être une autre vie, traversèrent son esprit avec rage, le blessant jusqu'à la chaire, nouant son estomac.

Ce n'était pas la même chose de repenser volontairement à ses chagrins, son passé, ses désillusions, ou par le biais d'une réminiscence lointaine, et de le voir apparaître en direct d'objets, de sensation qui auraient pour soi un sens.

Par instinct, ses yeux perçaient les fourrés et les troncs, il porta son regard loin vers le sud, à son but, un regard humide, tambouille de haine et de tristesse, de restes d'émotions qui sentaient le moisi, d'égarements. Il ne sut plus très bien par instant qui il était, le passé se brouillait au présent, la rage au respect, plus fort, plus faible, Radd à Lerdhan. Il n'avait plus de repères, la forêt s'étoffait alentour, l'étouffait, cachait le soleil et les étoiles. Tout était noir comme dans un théâtre.

Vraisey n'était plus, il était perdu, guide, prisonnier et esclave de lui-même.

Il avançait ainsi, porté par ses pas. Parfois, un animal criant, ou s'approchant trop près le sortit de sa torpeur, le rappela au réel. Le soir, il s'installa dans un trou, au pied d'un arbre pour se reposer et repartit au matin, se remplissant la panse de fruits ou de racines dont il connaissait les vertus et propriétés. Il se sentait cotonneux, piqué de partout par les moustiques, mais cette fois, sain d'esprit.

Désormais, la forêt s'était resserrée autour de lui, le sol s'était recouvert d'herbes, de mousses et de ronces, il traversait parfois d'épais buissons qui rendaient sa progression lente. Il ne regardait plus qu'à peine les arbres et les plantes, les rocs, les différents aspects de Lwadd. Seuls le danger et la nourriture avaient véritablement de l'importance, il surveillait les buissons comme les arbres, attentif au moindre mouvement. Autant il n'avait pas de problème à être coupé, déchiré par des épines, autant il préférait rester éloigné de certains végétaux, des champignons par exemple, dont les spores lui brûleraient les poumons ou des orties , qui causaient des douleurs aiguës, des allergies, même sans contact. Celles-ci, et d'autres plantes et champignons assez dangereux pour causer la mort des imprudents. Heureusement, la plupart était gigantissime, mais l'obscurité récurrente l'empêchait de les repérer aussi vite qu'il le devrait.

Elle le rendait en plus vulnérable, n'ayant, comme tout être humain que ses yeux et ses oreilles pour repérer les prédateurs et les proies. Il n'en avait pas croisé beaucoup, l'absence d'attaques répétées lui posait des questions sur un possible retour des hommes dans les profondeurs de cette forêt. Son couteau ne lui avait pour l'instant pas beaucoup servi. À part pour tuer quelques petites bêtes, des rongeurs ou des petits oiseaux avec lesquels il complétait son régime pour le moins d'avantage porté sur les plantes.

Les temps de manger et de dormir n'avaient en toute logique plus d'existences. Lorsqu'il pouvait manger quelque chose, il mangeait, lorsqu'il trouvait un abri pour dormir il se reposait. Il ne pouvait se permettre de régler sa journée à la manière des Déniens, autant par absence de soleil que par les risques que cela engendrerait. Ces abris pouvaient être n'importe quoi, buissons particulièrement protecteurs, terriers vides (ou qui semblait l'être), grottes, … Un moment, il s'installa même dans un ancien temple recouvert de verdure, brisé d'un peu partout par le temps. Un endroit parfait, à l'intérieur duquel il put s'endormir tranquille, sans garder une oreille éveillée pour surveiller les pas. C'était clos, abandonné, humain. Il ressentait autant de la sécurité que la proximité de ses racines. Ce temple ne pouvait que signifier qu'il arriverait bientôt.

Il y avait là, accrochées aux murs, quelques torches. Il hésita un instant à en prendre une, à son réveil, puis s'en détourna. Éclairé, il ne serait plus qu'une proie facile à atteindre, et ça l'empêcherait d'attraper la moindre proie. Il ressortit du temple et s'enfonça dans les bois. Malgré l'absence des astres, il reconnaissait la direction du sud par un certain nombre de petits détails, qu'il était bien incapable de donner concrètement. La pousse des arbres, peut-être, ou le côté des troncs ou se trouvait la mousse, c'était simplement le résultat de très nombreuses années passées à tourner dans les régions de ce continent. Rien de plus.

Il avançait entre les arbres en s'évertuant à faire le moins de bruit possible. Beaucoup de bruits d'animaux étaient audibles derrière celui du vent, un oiseau chantait sur une branche et se tut, un autre claquait du bec, un dindon gloussait tandis qu'un fauve rugissait, dans le lointain. Il tomba sur un groupe de faisan, dont il s'approcha en tirant son couteau. Avec un peu de chance et d'habileté, il en attraperait un. Avant qu'il ne bougeât, les faisans s'enfuirent de tous côtés. Un cri.

— Merde!

Un tigre profita de cet instant pour attaquer, il rugit, glaça de cette manière le sang de l'indigène. Il planta ses griffes dans son torse et ses crocs dans son cou. Radd hurla. Il lâcha son arme. Il se débattait, mais ses os craquèrent et son sang coula à flot. Le fauve ne comprenait pas pourquoi cette proie pourtant dans son emprise était si coriace. Radd poussa sa tête avec sa main, ses dents s'enfoncèrent plus profondément. Il trouva son couteau et frappa une première fois dans le ventre de la bête. Le tigre rouvrit la bouche et se jeta en arrière, surpris.

Radd se releva en se tenant la gorge, suffocant de douleur. L'autre main serrait encore le couteau dégoulinant de sang. Ils ne se quittèrent pas des yeux, prêt à réagir au moindre changement. Le tigre grogna puis rugit à nouveau, provoquant l'envol de plusieurs oiseaux. Prêt à bondir. Radd lâcha sa gorge. il ne sentait plus rien. Il se détendit et fit signe au tigre. Celui-ci remarqua l'évolution inhabituelle de ses plaies.

— Allez, viens là minou!

Il tendit son couteau, l'invita à s'avancer des mains.

— Minou, Minou!

Il éclata de rire. Le tigre gronda.

— T'as peur? T'as raison!

Radd avança d'un pas. Le tigre lui tourna autour. Il se jeta sur lui, frappa, le tigre le griffa, il grimaça. Radd lui planta son autre poing dans la gueule et lui tordit lui brisa les cervicale.

Il n'y avait presque plus de bruit. La nuit commençait à tomber. Le cadavre du tigre reposait au sol. L'autochtone était couvert de sang, en sueur, il regarda davantage les trous et les taches que les plaies.

—Tant pis. Dit-il.

Il enleva sa chemise et la roula en boule sous son bras. Il essayerait de la nettoyer lorsqu'il trouverait un point d'eau. Il s'assit sur une souche, le temps que ses plaies se referment. Ça ne prit pas longtemps. Celles qu'il avait à la gorge et au torse étaient presque cicatrisées, celles de sa dernière attaque n'étaient que superficielles. La vitesse à laquelle il était soigné en rien ne l'amusait, ne l'étonnait. Il se contentait de regarder le processus, aussi neutre qu'il était possible.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Lun 26 Mai 2014 - 12:02

Chapitre XIII: La forêt de Smaragd

Duradd, était une ville du nord-ouest du continent sauvage. Elle se situait à peu près à mi-chemin entre Héracl, à l’extrémité ouest, sur le continent sauvage et le nouveau, et Qiétal, tout au nord. Elle fut fondée par les Méniens, peu après la découverte du continent.

Placée sur un promontoire rocheux, surplombant l'embouchure du Dihn, cette cité dirigeait une vaste contrée aux contours assez flous. Le gouverneur et ses sbires venus de Tardan avaient depuis longtemps remplacé les dirigeants locaux, et des esclaves venus de toutes les régions connues remplaçaient les Syvrains, tués ou expatriés. Cette mesure avait, selon les discours et rapport lus par Laure durant sa convalescence, le but exprimé de maintenir l'autorité ménienne, sans avoir à craindre une révolution de la part des indigènes.

C'était un fort, à la manière de la ville d'Armen, mais en plus hostile. Laure y fut enfermée pendant quelques jours, dans une chambre miteuse, auprès de quelques autres jeunes filles. Elle n'était pas seule à avoir été enlevée, mais tout ceci ne l'éclairait pas sur sa situation. Elle ne savait toujours ni pourquoi elle était ici, ni comment s'en sortir.

Autant dire qu'au-delà de ce rassemblement, c'était l'extraction et les noms de ses malheureuses consœurs qui la surprit. Finalement, la théorie d'un crime fondée sur la politique ou l'appât du gain paraissait crédible. Aucune ne venait des basses classes, mais toutes, toutes étaient connues de nom, au moins dans leur région respectives.

L'une venait de Ménia, Rose Hassürg, dont le père dirigeait en tant que représentant du roi les riches terres d'Algran. Deux autres venait d'Idriane, l'une, Oriane, était la fille du comte de Pragada, l'autre ni plus ni moins que la nièce du duc de Dane, Sélène. Elle n'aurait jamais cru pouvoir les rencontrer un jour étant, au final, la plus commune des quatre.

Toute cette histoire la laissait pantoise. Et ce fut pantoise qu'elle quitta Duradd, dans une carriole, en forme de cage. Tout ce gratin, comment VunDrac pouvait-il en avoir enlevée autant, sans être gêné ? Les polices, les gardes ne firent rien ? Et comment pouvait-il être entré, tranquillement dans toutes ces demeures prestigieuses ?

Ses voisines se montrèrent douces et compatissantes, sans doute naturellement bonnes, ou cherchant à oublier leurs propres sorts. Elles ne connaissaient pas grand chose à la philosophie ou aux autres domaines scolaires, enfermées dans une existence sans soucis autres que d'obéir à leurs pères, oncles ou maris, et de satisfaire des plaisirs raffinés, des jeux ou des travaux d'aiguilles, toutes sortes de hobbies que Laure n'appréciait pas. Elle les interrogea d'abords sur leur situation, mais celles-ci gardèrent le silence, éludèrent les questions. Elles étaient sûrement ignorantes elles-aussi. Elle se rabattit sur les hommes qui leur apportaient les repas. Tous muets comme des portes de prison.

Au début, la carriole était recouverte d'un drap grossier, qui leur masquait la vue, mais surtout, empêchait les Méniens de s'encurioser de cet étrange cortège. Elles ne virent rien donc, de la ville, ni de l'intérieur, ni du dehors. Elles traversèrent de même les rizières, les champs de blés, de seigles et d'autres plantes que les Méniens avaient introduites dans la région, avant de découvrir celles qui nourrissaient autrefois les Syvrains, au contact de leurs voisins.

Ils avaient rasé toute cette partie de Smaragd, sur plusieurs dizaines d’hectares, jusqu'au Dihn. Remplaçant cette forêt luxuriante et ses mystère par un paysage insipide et plat, aussi fade que les déserts gelés au nord des Adrinns, la poésie sauvage en moins. Le gouverneur avait ordonné la construction de nombreuses routes et chemins, parfois surélevés en raison des innondations fréquentes, sur lesquels avançaient les jeunes filles et leurs geôliers. Ni haies ni barrières ne séparaient les champs les uns des autres, seulement les teintes et les routes.

Ils atteignirent le Dihn vers le midi. Un ponton et une barge permettait de le traverser. Elle était suffisamment grande pour transporter les marchandises et les récoltes venu du sud, elle pourrait transporter sas mal le chariot et ses bagages. VunDrac y comptait bien, puisqu'il n'y avait aucun pont. Le cours du fleuve pouvait changer de manière brutale. Il était large en moyenne de plus d'une dizaine de mètre, posé sur un lit d'alluvions, de vase et d'autres substances qui lui donnait d'avantage l'allure d'un marais. Un peu plus loin, il se découpait en trois doigts, qui chatouillaient, au fil des années, les côtes et la mer.

Les spectateurs étaient désormais aussi rares que la fraîcheur. Un des hommes releva le tissus pour les nourrir, et le laissa redressé. En vidant son auge, Laure contempla le fleuve sur lequel ils avançaient, les roseaux, immenses et touffus, aux reflets violletés, ployaient mollement sous l'action du vent et de la barge. Elle entendait des sons flûtés, quelques cris d'oiseaux, parfois doux, d'autres plus grinçants, et des sifflements, des bourdonnements d'insectes. Elle aperçut une grande toile d'araignée habitée entre deux branches d'un arbrisseau, et un grand oiseau blanc, avec un long cou et un bec éffilé se cacher derrière un îlot végétal. Ça ressemblait à un jardin privé, comme celui des de Rhon, qu'elle avait un jour visité par courtoisie. En plus spectaculaire ceci dit, en moins pompeux. Les roseaux bientôt furent envahis de nymphéas saphir et de lotus, de plusieurs fleurs pourprées qui sortaient la têtes de l'eau, puis elles furent seules, seules avec leurs feuilles, immenses et plus délicats. Ses congénères admirèrent avec elle les merveilles.

Ils arrivaient à l'autre bord. Quelques souches d'arbres apparaissaient sous la surface de l'eau et la bourbe. Le bateau tentait tant bien que mal de les éviter, pour atteindre l'autre ponton. Un des hommes sauta et amarra l'embarcation. Ils la maintinrent en place, puis firent descendre les chevaux de traits et les demoiselles. Il suivirent encore la route jusqu'au soir, puis l'obscurité venu, Laure apercevait les premières broussailles de Smaragd. Ils servirent le souper, après avoir monté un camps sommaire, et se mirent à ronfler. VunDrac restait debout près du feu, haute stature surmonté de braise. Quand Laure finit par perdre conscience, il était toujours là, à les regarder de loin, et quand elle s'éveilla, il était déjà à l'œuvre.

Ils continuèrent leur route vers le sud. La philosophe regardait s'avancer les arbres avec autant d’appréhension que de crainte, de fascination que de curiosité. Elle craignait pour sa vie, n'ayant jamais pénétré dans une forêt, en dehors des bois, quand elle était enfant. Connaissant quelques uns des périls qui se fourraient derrière les arbres, cachés, épiant sans bruit les voyageurs inconscients, VunDrac lui paraissait ainsi un fou. Ignare de l'endroit où il mettait les pieds. Un vrai touriste.

Cependant, elle discernait avec horreur des sentiments en tout opposés au fond d'elle. Elle souhaitait y aller, elle voulait autant comprendre que découvrir par elle-même cet univers. Des livres, ce n'était pas un biotope. C'était une mise en bouche, un médium capable d’envoûter et de raisonner l'esprit trop curieux. Un combustible, charbon probablement, nécessaire au développement des flammes et des intérêts enfantins. Autant qu'une source d'angoisse, de dépression, pensa-t-elle en se rappelant ses lectures de convalescence.

Elle qui était d'une nature avide, de savoir, de s'amuser, de vivre, ne pouvait qu'être attirée par ce voyage qui se donnait à elle, inattendu, surprenant, angoissant. C'était là sa moelle qui agissait, non sa raison ou les circonstances. Ce qui la définissait, au-delà de son existence physique. Sa conscience en revanche la poussait à s'enfuir, à chercher par tous les moyens à descendre du train, avant l'accident. En même temps qu'elle se sentait coupable, face à ses parents, pour qui elle se faisait un sang d'encre, pour Simon, qu'elle avait mené à sa perte. En ressentant de la joie pour l'éloignement entre elle et son père, et pour être débarrassée, enfin, de ce sale type. Elle ne savait plus quoi penser, plus quelle émotion percevoir. Elle regardait la route disparaître et la lumière.

Ses camarades la poussèrent à discuter avec elles. D'abord réticente, elle accueillit finalement cette distraction qui se composait, au début de charades et de jeux de mots. Rien de bien méchant, qui leur permettait de se détourner de leurs situations, en retrouvant quelque chose de normal. Puis elles discutèrent d'amour, sujet sur lequel elle pensait n'avoir rien à dire, mais elle écouta les autres, en cogitant. Quand elle fut encouragée à parler, elle se contenta de réciter, aussi fidèlement comme elle le pouvait, les théories de quelques uns de ses confrères philosophes. Les demoiselles rirent, de sa figure plus que de ses paroles.

Laure se vexa. Elle retourna à sa contemplation. Elles étaient désormais bien enfoncées dans la végétation. Il n'y avait presque pas de buisson ou de plantes basses, au point qu'elle en fut presque déçue. Il y avait là des racines et des arbres, et la terre était sèche, tandis que l'air était humide. Toute la vie devait se trouvait au-dessus d'eux, dans les ramures des arbres opaques, le reste n'appartenait qu'à quelques herbes et lézards, peut-être les fauves dont elle avait entendu parler parfois des fougères.

Justement, un homme aperçut quelque chose bouger et tira. Tous se figèrent. Après un instant, certains rirent, d'autres se réjouissaient. Ils foncèrent voir ce que c'étaient, Un Yina sauvage. Une bête bizarre, à ce qu'elle pouvait en juger, elle devait faire la taille d'un âne, mais ressemblait à un chien roux avec des mains crochues à la place des pattes et une queue touffue. Sa mâchoire était garnie de dents carrées et aplaties sur les côtés.

La plupart des hommes se réjouirent. Il sortirent leurs couteaux et déchiquetèrent la bête, en emportant chacun un bout pour ses besoins personnels. À les entendre, VunDrac n'avait rien emporter pour eux, juste de quoi nourrir les prisonnières. Il semblait peser sur eux, tyran sanguinaire.

Elle en tira la conclusion que l'un pourrait bien, dans certaines conditions raisonnables, les aider à s'enfuir. Elle en discuta avec les autres, à voix basse. Celles-ci goguenardes, tendirent les oreilles en jetant des coups d'œil furtifs et espiègles de conspiratrices, puis jetèrent l'idée à la poubelle.

—Personne ne nous libérera. Commenta Sélène de Dane. Il est de toute façon trop tard pour fuir.

Elle indiqua d'un geste les étendues. À pied, sans armes ni nourritures, elles n'avaient plus aucune chance de cette façon. Laure acquiesça tristement.

Ils avancèrent pendant plusieurs jours. Elle apprit très vite pourquoi cette forêt était aussi tristement célèbre. Outres les tigres, les serpents, panthères et autres animaux, la forêt grouillait en son cœur de bêtes qui emportaient à chaque rencontre l'un ou l'autre de leurs compagnons d'infortune. Même les plantes s'y mettaient. Le plus spectaculaire fut sans doute un immense serpent citron, dont le simple contact causa d'ignobles brûlures à l'homme qui lui tira dessus par peur. Le pauvre fut étouffé par la bête, quand on réussit à la tuer et le libérer, il ne restait de lui qu'un tas de chaires informes, noirâtre et molle, dont la simple vue était insoutenable.

Elles étaient bien tranquilles, les captives, dans leurs carrioles. VunDrac s'était arrangé pour éloigner les quelques prédateurs qui pouvaient en avoir après elles, à l'exception d'un léopard qui réussit à se jeter sur les barreaux, gueule ouverte avant d'être abattu. Les trois moires n'avaient probablement jamais eu aussi peur. Elles crièrent jusqu'en avoir la migraine, des heures durant.

Cependant, il ne protégeait que trois choses : les chevaux, les filles et sa personne. Il ne semblait n'avoir que faire de ses propres hommes.

À peine trois jours suffirent à détruire complètement le morale de l'expédition. Chaque nouvel élément de la jungle apportait ses lots de tourments. La nourriture se fit dans un premier temps rare. Pour nourrir un groupe, les quelques proies, lapins, faisans et autres Yinas que les chasseurs tiraient de temps à autres et les mangues, les coings et les fruits étranges qu'ils cueillaient ne suffisaient pas. Personne n'en mourut, mais leurs ventres réclamaient une pitance de plus en plus maigre. Chaque prise était une joie très vite écourtée par le partage, puis un simple événement.

Le climat était des plus instable, un ennemi. Une nuit il faisait froid, une autre chaude. Il pouvait y avoir des averses trois fois par jours, comme n'y avoir que de la rosée. Les orages étaient fréquents, arrivant sur des chars de l'est. Seule l'humidité était toujours la même, lourde, pesante rendant l'atmosphère presque irrespirable.

Les insectes en revanche semblaient se plaire dans ce climat. Rares au début, ils proliférèrent au fur et à mesure de leur progression comme autant de tracas mortels. La plupart vivaient au nord-est d'ici, dans les marécages, où ils pouvaient étouffer des mammifères par leur nombre. Heureusement, les espèces réellement dangereuses étaient énormes, visibles à plusieurs mètres et craignaient le feu qui entourait leurs campements la nuit. Mais ce même procédé attirait les moustiques qui leur apportèrent des maladies. Un des hommes ne se leva pas, un matin, tant il se sentait faible. Il mourut après une demi-heure. Ce jour même ils croisèrent la route de fourmis grosses comme des punaises, celle-ci pouvant dévorer vivant n'importe quel animal.

Ainsi, jusqu'à l'Endranaca. Immenses montagnes, dont les sommets, pourtant, ne se montrèrent que tardivement. Les arbres bloquaient la vue. Ils commencèrent en fait à grimper les côtes avant même de comprendre leur position géographique. Seul VunDrac paraissait au courant.

Entre les arbres, Des roches apparurent de plus en plus nombreuses, puis des falaises, qu'ils devaient contourner pour poursuivre. Ils arrivèrent enfin jusqu'une grotte de grande taille, camouflée par les arbustes et les broussailles.

—Nous y voilà. Commenta VunDrac à ses hommes, le chemin vers le Caëleïcan.

Après un instant d'incompréhension, Laure explosa de rire.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Mer 28 Mai 2014 - 20:53

Chapitre XIV: Le Caëleïcan

Laure n'en pouvait plus de rire. La mâchoire bien douloureuse, elle consentit à reprendre son souffle. Les autres filles lui jetaient un regard interloqué, tandis que VunDrac ignorait ses éclats. Elle continuait à être parcourue par de légères convulsions d'amusement.

Que c'était bon de rire ! Après tout ce temps passé dans l'incertitude, la crainte, l'ignorance. VunDrac ordonna qu'on emmenât les bêtes de traits et les libérât de la cage, la porte s'ouvrit le cadenas tombé et chacune descendit en conservant un semblant de dignité. Tous ces hommes bêtes et bétiaux les regardaient comme s'ils avaient enfin conscience de leurs existences en tant qu'être humain de sexe féminin. Sélène haussa les épaules et encouragea ses suivantes à s'approcher de VunDrac. Celui-ci ouvrit la marche.

Elles ne reçurent aucune lampe. VunDrac alluma une torche pour lui et en confia une à chacun de ses compagnons. Ils s'enfoncèrent dans l'obscurité.

La caverne ressembla d'abord à un long couloir de palais. Les parois étaient droites, voûtées au-dessus d'eux. Le sol était relativement dégagé et ils pouvaient facilement avancer à trois, voire quatre.

Laure se trouvait entre Rose et Oriane, derrière Sélène qui suivait leur ravisseur aux pas près. Les quelques hommes restants_Sept tout au plus_s'éparpillaient autour d'eux.

Après une avancée de quelques minutes, Le tunnel commença à s'élargir et la lueur rassurante qui venait de l'entrée s'éteignit, soufflée. Ils pouvaient discerner les éléments deux pas devant eux, après quoi, le néant.

Le sol se couvrit de petites pierres, qui se montraient parfois gênantes pour leur progression. Oriane notamment butta plusieurs fois sur l'un ou l'autre, avant que Rose ne se décidât à lui indiquer l'emplacement des plus dangereux.

VunDrac leur fit signe de s'arrêter, et s'avançant de quelques pas, il leur montra du bout de sa torche un gouffre sur leur droite.

—Pourquoi ne pas simplement nous passer des torches ? Dit Laure.

Un sourire carnassier lui servit de réponse. Elle commençait à se sentir mal. La philosophe n'éprouvait pour ce personnage qu'une sympathie très minime, et une crainte ce jour-là immense.

Ils reprirent leur avancé, Des stalactites pendaient du plafond, certaines menaçantes. Et ils marchèrent longtemps ainsi. Fatigués, VunDrac finit par ordonner une halte.

Ils tuèrent un des animaux, dont ils firent cuire la viande. Tout ce rituel laissa Laure perplexe, bien qu'elle comprenait la nécessité de manger. N'en aurait-il pas besoin, au bout de la grotte ?

Cette grotte avait-elle seulement un bout ? Ils n'en était qu'à une journée de marche, mais cette dernière étape lui paraissait encore plus absurde que tout ce qui lui était arrivé. Allaient-ils ressortir dans une vallée quelconque ou rester bloquer dans l'abîme ?

VunDrac semblait connaître suffisamment cette grotte, mais il semblait aussi extrêmement fou. Cette descente lui semblait une catabase, une procession au flambeau, traversant la campagne de Raeim. Le Ménien serait le prêtre, les jeunes filles les pleureuses, les hommes les porteurs et la dernière bestiole, le macchabée.

Un enterrement sous terre, ou tout le monde resterait enterré. Un frisson la parcourut. L'espace clos commençait à lui rappeler le garde-manger de Vraisey.

Cette randonnée allait-elle seulement avoir une fin ? Après la grotte_s'ils en sortait_ que serait-ce ? Des forêts encore, et des champs, des montagnes peut-être, jusqu'à ce qu'ils mourussent tous d'épuisement ou des sévices du voyage.

Elle secoua sa tête jusqu'en avoir le vertige. Elle ne devait pas désespérer. Même si elle se sentait devenir folle.

Le groupe atteignit un croisement, VunDrac s’arrêta, il fouilla l'une de ses poches et la ressortit. Il semblait serrer un objet entre ses ongles. Laure, derrière lui, ne faisait que deviner ses mouvements.

Il s'approcha du premier passage, et tenait sa main devant lui. Il se déplaça en répétant ces gestes pour le deuxième, puis s'engouffra dans celui-ci. Il rangea dans la même seconde l'objet dans sa poche.

Ils avançaient parfois sur une surface en pente douce, en descente. Parfois ils restaient à plat. Au bout d'un moment, Laure finit par se faire la réflexion que cette grotte n'était plus naturelle, les stalactites avaient disparu ainsi que les rochers. Les parois paraissaient désormais trop droite pour ne pas être de la main de l'homme.

Elle en eut la confirmation quand ils atteignirent des marches taillées dans la roche. Elles ne semblaient pas avoir de rôle particulier, ils n'y en avait qu'une demi-douzaine, les élevant de quelques pas. Les creuseurs les eussent installées pour éviter une roche trop dur, ou un autre problème qui aurait ralenti les travaux.

En tout cas, de temps à autres, la nature réapparaissait entre deux tunnels, avec son instabilité, ses rocs, ses stalactites.

Au bout de la deuxième journée de marche, Laure et ses compagnes se sentirent vraiment fatiguées. Ce trajet leur démolissait les nerfs. Ils continuaient leur chemin menacées par les armes de leur geôlier.

Ils atteignirent, après maints autres croisements, une immense salle de calcaire. À la lueur de leur torche_remplacée plusieurs fois par leur porteur_ils avancèrent jusqu'au centre de cette place où pourrait tenir tout le château de Vraisey.

—Tenez-vous les mains. Réclama VunDrac aux jeunes filles.

Il tint lui-même la main de Sélène. Ravalant une réplique_qu'elle aurait souhaitée cinglante et atroce_Laure attrapa la main de ses deux voisines. Ils formèrent ainsi une chaîne.

Les hommes eux n'avait rien entendu. Ils étaient un peu éloignés du groupe. Un bruit inhabituel, forme de claquement grinçant, les inquiéta tous, ils tournèrent la tête de droite à gauche.

VunDrac lâcha alors sa torche, et courut vers la gauche, entraînant ses captives. Un ricanement lugubre résonna entre les stalactites, requiem de circonstance rythmé par leurs pas.

Ils étaient dans l'ombre. Les seules luisances étaient les torches derrière eux qui venaient frôler la surface de la roche. Laure entraînée ne vit rien, mais elle entendait.

Quelqu'un hurla tout d'abord : « Hé, patron, où êtes-vous ? », ils ne les voyaient plus, uniquement ce que VunDrac avait laissé. Puis un cri. Une plainte suraiguë, désespérer. Une rumeur enfin suivit de cris plus puissants, entrecoupés de grognements et des gargouillis, un immonde glouglou qui chuintait le long des parois.

Laure eut un haut le cœur, la file s'était arrêtée, sans même le remarquer, pour voir disparaître la dernière torche, elle s'éleva rapidement, tandis que chutaient des substances fumantes. Puis s'éteignit. Elles eurent seulement le temps de voir deux pinces gluantes et des dents.

Sans même s'en rendre compte, Laure s'était remise à marcher. VunDrac les tiraient littéralement à leur torpeur. La fascination qui se peignaient sur leurs traits, l'horreur ne l’émouvait en rien. Ils devaient vite s'éloigner de cet endroit. La peur reprit bientôt ses droits, et elles coururent, se soustrayant à l'inconnu.

La sortie ne se trouvait pas si loin de là. Laure s'affolait, toute cette pression depuis leur entrée dans la grotte semblait l'empêcher de réfléchir, de donner un sens logique à ces événements. Peut-être en était-elle désormais incapable. Elle s'était contentée de suivre son instinct, à l'opposé même de tous ses principes. Elle commençait désormais à douter de son entendement, comme si, au-delà de l'univers, des magouilles qui se jouaient autour d'elle, des mystères biologiques ou morales, il y avait en elle des éléments indéchiffrables, énigmatiques, qui pourtant jouaient un rôle dans ses actes avant ses choix. Au point de rendre ce qu'elle était paradoxal. Un oxymore.

La lumière gicla à ses yeux comme de l'huile bouillante. Elle eut besoin d'une paire de minute avant d'écarter de nouveau les paupières et ses mains. Elle était sortie de la grotte.

Devant elle, un territoire inconnu, un empire, aussi structuré que son pays natale. Le Caëleïcan.

C'était une plaine, légèrement ondulée. À quelques lieux de là, en contrebas se trouvait un lac entouré de verdure au bord duquel était construite une petite cité. Elle devinait des routes, des canaux et des villages, la richesse, l'abondance, la prospérité. Quelques bosquets, maintenus sans raisons particulières sinon esthétiques, un peu plus loin un village, une ferme, une immense ville.

Était-ce ça, Çwalâhan ? Non, en vérité. VunDrac se serait bien moqué s'il avait entendu cette question pensée à voix basse. Et Radd aussi, qui traversait alors Lwadd pour la retrouver. Non, Cette ville mythique, dont elle continuait, intérieurement à refuser l'existence se trouvait bien au sud. Très loin, invisible. C'était bien là que VunDrac les emmenait. Ce qui ne prendrait pas plus de deux jours, avec le canal construit entre le lac et la Ville.

La jeune fille remarquait que même libérée de tous les hommes de main, elle n'en restait pas moins obligée de suivre les ordres de cet homme. Elle grinça des dents quand il lui ordonna d'avancer.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Ven 30 Mai 2014 - 14:59

Chapitre XV: Çwalâhan

Le levant était occupé par des collines et des vallées, le couchant par les restes d'une forêt. L'espace entre les deux avait l'allure d'un spacieux plateau, en bronze ou en or, dont le centre comportait un tertre. Une rivière asséchée à peine visible le tranchait, ainsi que des canaux, formant une croix. L'entour de la colline était couronné d'un lac artificiel, parfaitement sphérique. Vu du ciel, un anneau d'argent, un anneau d'or. Deux coupes, l'une dans l'autre, la plus grande décorée de gravures et de pierreries, de buissons de houx et de buis maintenus en vie dans le désert.

Quelques ponts permettaient de traverser le lac, quatre exactement, entre les points cardinaux. Autant de grilles et de portes permettaient d'entrer dans la ville, chacune gardée. Chacun des gardes portaient un uniforme émeraude garni de pièces d'armure dorées. Tous n'étaient pas humains. Des insectes géants au corps de métal, étranges bêtes ou mécaniques qui ne prononçaient ni mot ni bruit, de la même manière que tous ceux qui, au service du souverain, sillonnaient les rues, le pays, le palais.

Derrière, une folie. La butte était assez grande pour supporter la ville et le palais et la démesure. Les maisons à l'entrée étaient assez petites, cachées par les hauts remparts en pierres blanches, taillées droites. Elles étaient sobres dans les ruelles, et travaillées au niveau des façades. Des escaliers, alternés à des terrasses, permettaient de monter le tertre, et plus Laure montait, plus les maisons étaient hautes, riches, et opulentes. Les portes d'abord rectangulaires avec un linteau travaillé de bas-relief, quelques bornes décorées de symboles qu'elle ne pouvait comprendre, hiéroglyphes, travaux d'abstraction, avaient été installées aux seuils, quelques statuettes parfois, toujours de cette pierre blanche, parfois peinte.

Les demeures ensuite se décoraient de pierreries, de statues, de couleurs. Leurs portes se arquèrent, se parèrent de décors gravés rappelant des végétaux, des animaux typiques de la région, parfois plus exotiques. Des colonnes s'ajoutèrent, puis des verreries aux étages. Les toits avant simples crûrent, se colorèrent, se multiplièrent. Souvent ils protégeaient un espace à l'air libre. Ils devenaient un mode d'expression au même titre que la statuaire ou la peinture, une partie de l'art architectural dans lesquels les charpentiers avaient visiblement mis du cœur.

Tandis que VunDrac les faisait traverser la ville, les gens ne paraissaient pas surpris de les voir, pas plus que le Ménien ne mettait de soin particulier à tenir ses prisonnières. Laure ne bougea pas malgré la tentation de fuir et resta dans le rang. Il aurait prévu un plan pour les rattraper en cas de fuite. Elle jetait un œil aux badauds. Ceux-ci portaient des vêtements multicolores, en lin, en coton ou plus rarement en soie, maintenus au niveau des hanches par une bande de tissus, parfois ouverts, parfois enfilés. Ils descendaient jusqu'aux genoux et, décorés de motifs pour les plus originaux, ils semblaient refléter le niveau de richesses des individus et leurs positions dans la société. Les voyant ainsi, allant pieds-nus et en cheveux, la philosophe fut surprise d'apercevoir parfois d'autres tenues, parfois très proches des costumes traditionnels qu'elle connaissait après avoir feuilleté quelques livres d'histoire ou de géographie et avoir voyagé de Câlug à Sinpotr, parfois de simple reproductions des traditions du nord.

VunDrac les poussant rapidement vers le centre de la ville et comme elle n'osait pas regarder ces gens dans les yeux_qu'ils gardaient de toute manière le plus loin possible du cortège_elle ne put alors observer les caractéristiques physiques des Çwâlan, à peine remarqua-t-elle leurs cheveux sombres et leur grande taille. Le reste, que ce fût leur couleurs de peau, de pupille, la forme de leur visage ou d'yeux, elle n'en vit rien. Et n'en verrait pas grand chose.

Ils avançaient tout droit. Sans changer de rue, grimpant les marches presque quatre à quatre. Bientôt ils arrivèrent à une nouvelle grille, fermée cette fois et bien close. Leur cerbère s'entretint un instant avec le sien. Personne ne comprit un mot de ce qu'ils se dirent, mais l'insecte géant leva un bras et la porte s'ouvrit, sans mécanisme ni main d'œuvre, en grinçant de manière sordide.

Derrière, un jardin. Ils étaient alors tout en haut de la colline. Jusqu'aux différents bâtiments qui occupaient cet espace, il y avait facilement plusieurs centaines de mètres où de nombreux spécimens de ces machines insectoïdes, plus petites et de formes différentes, faisaient pousser des plantes de tous horizons. Il y avait toutes les espèces communes des jardins qu'ils devaient laisser vivre par charité, pissenlit, pâquerettes, trèfles, menthes et autres orties, mais aussi des orchidées aux parfums délicats, aux fleurs rouges ou blanches, violettes ou irisées. Il s'agissait surtout de plantes de mi-ombre ou résistantes à l'absence de soleil, puisque devant eux étaient bâties plusieurs tours surélevées_et c'était un euphémisme_reliées par plusieurs ponts portés par des arches monumentales. Du bas, on ne pouvait rien voir ni deviner des prouesses qui avaient été réalisées, seule la masse et la taille de cette construction frappait leurs yeux, ce qui, déjà, suffisait à éblouir.

Laure ne pouvait croiser les faits et les travaux de Grevin sans estimer qu'il était bien loin du compte. Rien de tout ce qu'il avait traduit ne pouvait être vrai, lui-même le reconnaissait, mais le palais qu'elle avait sous les yeux, et qu'elle ne pouvait qu'accepter comme vrais, dépassait de loin les descriptions des ruines. Ses trois consœurs semblaient avoir oublié où elles étaient et dans quelles circonstances, elles étaient toutes entières dans le rêve, la merveille, tandis que la philosophe basculait d'un point de vue à l'autre. Tantôt ébahie, tantôt réaliste. Elle devait désormais accepter son voyage et ses incohérences, ces territoires et leurs périls, Çwalâhan et son existence. C'était trop pour elle. Trop pour quelqu'un comme elle, qui se considérait sensée.

VunDrac les mena jusqu'à une porte de bronze, décorée à la manière de celles de la ville, mais en plus massif, plus fin aussi. Il les laissa passer et referma derrière elles.Après de nombreux escaliers interminables, elles se trouvèrent sur un de ces nombreux ponts qui surplombaient le continent. Laure se pencha sur la balustrade et regarda au sol, le jardin, la ville, minuscule, le désert à peine plus grand, et remontant vers le ciel, elle aperçut l'Endranaca et Lwadd, même un brin de mer. Tous si petits qu'elle en eut le vertige. Tout lui semblait insignifiant, elle détourna les yeux, se remit de l'illusion. Elle attendit que les trois autres sortissent de leur contemplation et elles traversèrent le pont jusqu'une autre tour.

La porte n'était pas fermée à clef. Elle n'était pas cintrée, mais légèrement pointue en son sommet et très large, faite d'un bois doux, d'une couleur sombre, proche du vin ou de l'améthyste. Elle représentait des branches et des plumes, presque symétrique de chaque côté des battants. Une partie de l'ensemble était recouverte de feuille d'or. Bien qu'elle fût très épaisse, elle pivota avec légèreté sur ses gonds. Laure entra en dernière, presque timide, tandis que Sélène, Oriane et Rose disparaissaient dans les pièces adjacentes le vestibule.

C'était une salle gigantesque, qui semblait à première vue respecter la symétrie, si présente dans les édifices jusque là. Elle était pleine de colonnes et de piliers, parfois immenses, d'autres fois plus petits, décorés en leurs sommets de fleurs et de flammes, d'animaux et à quatre reprises d'hommes. Toutes les pierres étaient ici peintes ou sculptées, souvent les deux. Même debout sur les épaules de la plus grande femme de l'époque, Laure n'aurait jamais pu toucher la plus basse des voûtes qu'elles supportaient, elle s'avança lentement, observant les verreries surmontées de linteaux ou d'arcs complexes, à travers lesquels la lumière donnait à la salle un aspect chatoyant. Elle s'arrêta au centre. Elle leva les yeux, pliant sa nuque et son dos anormalement pour voir le plafond. Une immense coupole, trônant à plus de dix fois sa taille et faisant, au bas mot, cinquante mètres de diamètre. Un peu en dessous, elle pouvait distinguer une sorte de couloir où elle apercevait des gens bouger.

Elle finit par baisser les yeux. Elle chercha à droite et à gauche des issus. Il y avait quelques meubles en bois précieux qu'elle n'avait pas remarqués jusque là, mais l'ensemble lui semblait, en dehors de quelques touches, particulièrement froid, austère. Elle aperçut une jeune fille qui s'approchait.

—Kelemat. Lui dit-elle.

—Je n'ai rien compris. Répondit Laure.

Elle portait une robe vermeille, formée d'une seule pièce sans structure pour la maintenir dans une forme choisie à l'avance, décorée de quelques broderies et pierreries. Elle devait venir des îles à l'ouest dHéracl, à en juger par sa peau halée et ses yeux glauques, elle lui prit la main, après un instant et la guida vers une autre pièce, plus petite.

Il y avait là de nombreux coussins, des banquettes et des grandes tentures. Un ample tapis recouvrait le sol. Des fumées sortaient de bols et de cônes embrasés. Laure se sentit soudain comme transportée dans les salons que sa mère tenait parfois. De nombreuses femmes de tout âge étaient allongées, discutant. Quelques unes s'étaient retournées en l'entendant entrer. Après un instant de timidité, elle déclara :

—Y aurait-il quelqu'un qui parle ma langue ?

Les gens la regardaient avec ennuis, détaillaient ses vêtements. Laure sentait le rouge lui monter aux joues, mais se retint de faire un commentaire, puisqu'apparement, personne ne pouvait la comprendre.

La fille vermeille lui tira à nouveaux les doigts, elle l'emmena dans un couloir, puis un escalier. Laure répéta plusieurs fois sa phrase à d'autres passantes. Elle commençait à avoir peur. Il n'y avait là que des femmes, parfois accompagnées d'enfants en bas âges. Elles venaient de partout, du continent sauvage bien sûr, mais aussi de l'ancien et du nouveau, des îles et mêmes des Adrinns. Elle se retrouva bientôt devant une autre porte que sa compagne toqua, puis poussa après une brève réponse. Elle l'encouragea à entrer seule dans la pièce.

Elle faisait à peu près la même taille que sa chambre à Sinpotr, et ne possédait pas plus de mobilier. En revanche, il était, ça ne la surprit même pas, plus raffiné que le sien. Le sol était en parquet de rose, aplani par des années de passage, creusé même par endroit. À sa gauche une armoire, c'était en tout cas le mot le plus approprié pour désigner ce meuble, grand, massif, même si elle n’arrivait pas, pour des raisons ignorées d'elle, à trouver ce mot juste. Au fond une table basse avec une corbeille de fruit, et à droite d'énormes poufs de velours. Une autre dame s'y trouvait allongée, qui la regardait.

—Parleriez-vous ma langue ? Demanda Laure.

La dame hocha la tête. Elle glissa le pied à terre et l'encouragea à s'asseoir sur un petit coussin. Elle parlait avec un accent, bien que sa syntaxe était des plus correctes. Peut-être un peu dépassée. Elle lui passa une mangue et croqua elle-même un fruit. Elle ne devait pas avoir moins de trente ans. Elle était très pâle. Laure s’apprêta à la questionner sur cet endroit insolite, quand un bruit de trompe la fit sursauter, la dame se contenta de se lever faiblement et d'ouvrir la porte. La trompe s'arrêta et un homme cria :

—Laür Dancür.

La dame se tourna vers elle et lui demanda :

—Serait-ce vous ?

—Je suppose. Répondit Laure. Qu'est-ce que cela veut dire ?

—L'empereur veut vous voir.

—Pour quelle raison ?

—Pour quoi d'après vous ?...Enfin, vous verrez bien.

Laure ne se sentit vraiment pas rassurée. Ses doutes, ses hypothèses semblaient se concrétiser, la mettre en danger. La dame referma la porte et ouvrit une des portes de l'armoire, lui passa un vêtement.

—Enfilez ça. Je pense que c'est à votre taille.

—Pourquoi devrais-je me changer ?

—L'empereur n'aime pas attendre. Peu importe sa volonté, vous devez y aller. Et de préférence avec une robe qui vous sied. Ajouta-t-elle en pointant ses vêtements usés par le voyage.

Laure maugréa. Après tout, elle n'avait rien à craindre à accepter l'habit. Un second coup de trompe, suivi d'un troisième fit vibrer les murs avant qu'elle ne sortît de la pièce. Elle jeta un œil par dessus une rampe, aperçut le sonneur à l'endroit où elle avait admiré la coupole et refit en trombe le chemin inverse. Elle le rejoignit et il l'emmena à travers le palais.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Lun 2 Juin 2014 - 19:23

Chapitre XVI: Le septième empereur

L'homme ne lui adressa pas la parole. Il ne la regarda pas, ni ne fit mine de remarquer sa présence, une fois celle-ci devant lui. Il se contenta de la guider et de l'attendre, quand celle-ci s'arrêtait. Ils rejoignirent la tour principale puis montèrent au moyen d'innombrables escaliers les étages. Laure eut bientôt un point de côté. Elle s'arrêta pour reprendre son souffle et jetait un regard noir en direction de son guide. En jetant un coup d’œil à travers une ouverture, elle remarqua que c'était déjà le crépuscule.

Elle croisa quelques personnes, bien qu'elle rencontra surtout des automates. Elle remarqua encore une certaine variété des origines ethniques, bien que tous semblaient avoir de loin un air de famille. Elle arriva bientôt à une nouvelle porte qu'elle traversa seule.

Elle marchait sur un tapis de laine rouge, en bien meilleur état que ceux qu'elle avait aperçus un peu plus tôt. D'autres éléments architecturaux étaient en commun avec ce qu'elle avait vu jusque là, mais le concepteur ou le commanditaire avait cette fois poussé l'exhibition au point de recouvrir l'ensemble des pierres d'or ou d'argent, d'immortaliser des motifs à l'aide de joailleries et de perles, de nacre ou de corail incrusté. Les murs étaient même parfois recouverts de rideaux soyeux, qui révélaient, lorsqu'elle les écartait, d'autres splendeurs, d'autres merveilles.

Au bout du couloir, il n'y avait qu'un rideau de lampas qui recouvrait le passage. Elle le repoussa d'un coup, sujette à un énervement soudain.

La salle suivantes était circulaire, avec une fenêtre dans le fond et une porte à droite et à gauche. Elle se cacha les yeux d'un bras. La lumière était intense. L'or reflétait l'éclat des lampes et ses yeux depuis longtemps habitués à une presque nuit ne purent le supporter. Elle entendit quelqu'un rire, tandis qu'elle s'habituait.

Elle devina un homme, assis sur un gigantesque coussin de fourrure, derrière une table ronde. Il lui dit de s'approcher, et lui parlait dans un Dénien presque parfait. Laure resta bouche bée en s'avançant, ne pouvant décoller les yeux de son hôte.

Il devait avoir une trentaine d'année, pas plus pensait-elle. Il portait un manteau brodé d'animaux fantastiques, dragons, serpents fabuleux, griffons, phénix, manticores, qui grondaient à chacun de ses mouvements, aussi imperceptibles fussent-ils. Il était attaché à l'épaule et recouvrait la moitié droite de son corps. Un autre morceau d'étoffe décoré le ceignait. Il portait également des bijoux, un pectoral, des bracelets et une boucle d'oreilles, tous ciselés finement. Il avait l'air de bien s'amuser, au contraire de son invité.

Il tendit un bras vers la gauche et déplaça une haute théière en argent sur la table devant lui ainsi que deux tasses. Il les remplit et encouragea Laure à boire. Celle-ci gardait le visage renfrogné. Elle se contentait de la tenir entre ses doigts. Ils se dévisageaient. Peu après quoi, l'homme fut saisit d'un fou rire.

—Buvez. Dit-il.

Laure s’exécuta, suspicieuse et intimidée. Des dizaines de questions lui brûlaient la langue. À commencer par sa présence en ces lieux. Cet homme, il était sans le moindre doute celui qui l'avait arrachée à sa terre sans qu'elle n'en connût la raison. Pourquoi elle, et les trois jeunes femmes avec qui elle avait voyagé, auront été enlevées et mené dans cette cité mythique ? Pourquoi par cet homme, l'empereur ?

Elle repassait dans sa tête, les décortiquant avec soin, les aventures qu'elle avait vécues et ce qu'elle avait lu des travaux de Grevin. Bon sang, ce n'était rien d'autre que des descriptions, teintées de nostalgie ou d'émerveillement, des murs de la ville et des pouvoirs de l'empereur. Rien ne pouvait lui servir à expliquer sa volonté.

Elle baissa les yeux et sa tasse. Elle caressait du doigt le bord de la porcelaine. La table devant elle était étrangement lisse et plane, elle brillait comme de l'argent, mais reflétait plus que celui-ci, elle voyait légèrement déformées les peintures du plafond. L'empereur n'y avait rien posé. Après un temps, l'empereur lui dit :

—Vous êtes une fille bien éduquée. Vous ne dites rien.

Elle avait surtout un instinct de survie en bon état.

—VunDrac m'informa que vous êtes une fille intelligente, mais j'ignore si vous devinâtes où vous êtes.

Il l'invita à répondre d'un silence. Laure s'exécuta, brièvement.

—Que savez-vous de mon empire ? Continua-t-il.

—Seulement ce que mon professeur, Grevin, m'en a appris, c'est-à-dire surtout des légendes.

—Précisez.

—Je sais que le Caëleïcan est votre empire et Çwalâhan sa capitale. Le reste n'est que des fariboles.

L'empereur sourit devant si peu de poésie, et tant de naïveté.

—Vous vous trompez. Déclara-t-il. Non seulement, les limites du Caëleïcan ne sont pas celles de mon empire, mais en plus il n'y a aucun mensonge dans les traductions de votre ami.

Laure oublia un instant sa situation et explosa de rire. L'empereur sursauta, elle réduisait ses effets à néant.

—C'est ça, s'esclaffa-t-elle, votre ville est bien la plus belle que j'ai vu, et sans doute la plus puissante militairement, vous êtes peut-être aussi l'un des plus riches souverains de la terre, mais vous n'êtes pas plus immortel que moi ! Et pourquoi pas démiurge et nécromant tant que vous y êtes ?

Elle se retrouva alors plaquée contre son siège par une force invisible, ses yeux s'agrandirent. Elle ne pouvait plus respirer, lâcha sa tasse qui rebondit sur le tapis, ses lèvres se levèrent et s'abaissèrent sans pouvoir prononcer des mots, l'empereur n'avait pas bougé le moindre doigt, ni changé d'expression. Laure fit parcourut d'un frisson, sa peau bleuit bientôt.

—Vous avez de la chance, Mademoiselle Doncourt, que je tienne à vous garder en vie. Dit-il comme dans un murmure. D'autres qui tentèrent de me parler sur un ton bien moins insolent se retrouvèrent distribués à mes vassaux avant d'avoir pu terminer leurs phrases.

La pression se relâcha. Laure respira fort en se massant la gorge. Une épaisse trace noire, ayant la forme d'une main, y était apparu. Elle était rouge sang, ses pupilles osaient à peine se tourner vers l'empereur.

—Mon territoire ne se limite pas au Caëleïcan. Ma puissance s'étend depuis des siècles sur l'ensemble du globe terrestre ! Nul n'y est à l'abri de mes caprices, et encore moins de mon courroux. Je dirige vos contrées car aucun de vos rois n'agissent sans que je n'en donne l'ordre.

—J'habite dans une république. Brava Laure à nouveau.

—Plus pour longtemps.

L'empereur se leva alors et posa sa main sur la surface argentée de la table. Il invita Laure à la regarder, la surface n'était plus la même : elle reflétait alors mieux qu'un miroir, mais non pas ce qui se trouvait dans la pièce. Un autre plafond, un autre mobilier, une autre personne. La philosophe avait déjà rencontré cette personne, dans sa vie à Câlug, un militaire. Elle sursauta quand l'homme se mit à parler, et l'homme de questionner l'empereur. Celui-ci répondit lacunaire :

—Que vive l'Empire de Déniz.

L'homme salua, puis la surface reprit son apparence d'origine.

—Demain, les parlements de Câlug n'existeront plus. C'est moi, chère Doncourt, qui choisît de transformer ce royaume en république, et c'est moi qui vais le détruire, par pur amusement.

De la même manière, songea Laure, qu'un gosse construit un maison en bois pour mieux la briser.

—Je ne nie pas, commenta-t-il, qu'il soit impossible de diriger la vie de chaque habitant de l'univers. Avec un peu de chance ou de talent, l'un arrive parfois à contrarier mes jeux et remettre en cause ma puissance, mais c'est ce qui rend ma position aussi amusante. Voir tout ces insecte chercher à reprendre leur existence en main en se soustrayant à mon autorité. Toutefois, il n'y a personne qui puisse me défier longtemps. La vie n'est rien pour moi. Je n'ai aucun scrupule à la prendre, que ce soit directement ou indirectement et personne ne peut me renverser.

Il est déjà arrivé qu'une nation s'affranchisse de mon influence, grâce à des hommes et des femmes brillants, mais à peine battis-je une paupière, qu'ils était tous morts de vieillesse. Je ne suis pas seulement puissant, je suis immortel ! Cela fait déjà mille-huit cent vingt-cinq ans que je dirige cet univers_D'après vous, pourquoi est-on en 1825 ?_le temps n'a aucun effet sur moi, pas plus que la maladie, les accidents ou les meurtres.

—Pourtant, l'interrompit Laure, les traductions de Grevin parlent de plusieurs empereurs, d'au moins cinq, tous prétendus immortel.

—En effet, mes prédécesseurs n'eurent pas la chance de gouverner pour l'éternité. Cela ne veut pourtant pas dire qu'ils moururent.

Il l'invita à regarder à sa gauche. Laure sursauta, elle voyait l'ombre qu'elle avait aperçue dans les caves de Vraisey !

—Passé un certain nombre de siècle, mes ancêtres ont fini par perdre la raison et chercher dans les flammes un repos dont il se savaient privés. Si leurs corps périrent, leurs âmes continuent d'errer à travers leurs cendres. C'est en contrôlant celui-ci par magie, que je vous ai découvert.

Laure le foudroya du regard. Elle était désormais prête à accepter toutes les invraisemblances que pouvait lui raconter cet empereur, elle en avait trop vu pour ne pas accepter tout en bloc.

—Pourquoi m'avoir enlevée ? Réclama-t-elle.

—Parce que ma dernière épouse dénienne est mourante. Il faut bien la remplacer. Répondit-il du tac-au-tac.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Mer 4 Juin 2014 - 7:33

Chapitre XVII: Lerdhan

Laure hésita une demi-seconde entre le rire et l'horreur. N'importe qui lui sortant ça l'aurait fait se bidonner pendant une bonne demi-heure, mais elle doutait que l'empereur fût du genre à plaisanter, ou à employer le second degré. Elle sentait bien que la menace de tout à l'heure était toujours d'actualité. Son visage se tordit dans une grimace d'épouvante.

Il semblait satisfait. Un serviteur mécanique apparut à ce moment-là pour emporter les tasses et la théière. Il les remplaça par un plein cratère en émail et deux verres à pieds.

—Du vin de Carnadd. Commenta l'empereur après avoir humé son verre. Probablement l'un des meilleurs de l'ancien continent.

L’énorme insecte de métal posa un verre devant Laure et sortit de la pièce. L'empereur engloutit trois larmes et reprit la discussion là où il s'était arrêté. Il expliqua à la Dénienne que les différents souverains sous son égides (soit tous) devaient, en bons vassaux, lui envoyer leur fille à marier. Il possédait ainsi une épouse par région de son empire qu'il changeait à chaque fois que l'une allait mourir.

—Si je venais à ne plus pouvoir gouverner, seul un de mes fils aurait le droit de régner. Ce système permet à l'empire d'avoir constamment des héritiers encore jeunes, qui conserveront leur jeunesse en devenant immortel à leur tour.

—Je ne vois pas ce que je viens faire dans cette histoire. Répliqua Laure, je ne suis pas la fille du président, cette histoire ne me concerne en rien.

—Ah oui ? Il me semble pourtant qu'à Déniz « le peuple est souverain » ?

Il savoura cet instant, l'expression sur le visage de Laure puis continua.

—J'hésitai longtemps sur la femme qui devait remplacer la princesse de Nyandern …

Ce nom évoqua tout de suite les livres d'histoire de Laure. C'était la fille de l'ancien roi, emprisonnée à la tour d'Erille avec sa famille entre l'exil du roi et leur passage en justice. La fillette était censée être morte dans cette tour, empoisonnée par sa propre mère qui voulait l'emmener avec elle. Elle n'avait alors que neuf ans.

Elle était donc encore en vie ? Songea Laure, et ce serait elle, l'épouse Dénienne de l'empereur ? La femme qu'elle avait rencontrée peu avant apparut dans son esprit.

—Il était bien sûr exclu de choisir n'importe qui, continua l'empereur en ignorant les pensées de Laure, VunDrac me fit une liste des jeunes filles proches du pouvoir puis j'envoyai mes prédécesseurs me les montrer.

Il était simple de voir à travers les yeux de quelqu'un pour l'empereur, surtout lorsque ceux-ci n'avaient plus de conscience.

—Mon choix s'était jusqu'alors arrêté sur la nièce du maire de Câlug...

Une jeune fille au visage angélique, avec de longs cheveux bouclées que Laure avait plusieurs fois rencontrée.

—Puis son caractère me parut bien fade. Surtout comparé au vôtre.

Laure ne savait pas si elle devait se sentir flattée.

—Je me dis que ce serait intéressant pour une fois de choisir une sauvageonne, mais ce qui me décida, ce fut une rencontre inattendue que fit mon sous-fifre. Après vous avoir vu, il croisa un de mes vieux amis dans un couloir.

L'empereur arrêta de parler. Laure brûlait de lui demander « qui ? » mais s'en abstint.

—Après quelques temps passés à vous surveiller, Lerdhan et toi, j'ordonnai à VunDrac de s'occuper de vous.

—Je ne connais aucun Lerdhan. Réfuta Laure.

—Il emploie un autre nom depuis des décennies, mais c'est bien lui.

—Et qui donc ?

—Radd.

Il s'avança un peu sur son siège, les coudes sur les genoux. Un sourire aux lèvres.

—Lerdhan est le nom que ses parents lui donnèrent à la naissance, tandis que Radd est celui qu'il se choisit pour fuir ma fureur. Il est l'un de mes enfants, et surtout un criminel de premier ordre. Il quitta Çwalâhan il y a longtemps pour m'avoir trahi. Après de nombreuses années à errer un peu partout sur le continent sauvage, il fut capturé par VunDrac, qui le vendit à Armen, peu avant qu'il ne devînt un de mes hommes.

—Je ne vois pas en quoi cela me concerne ! Je suis certes une de ses proches, mais j'ignorais complètement cette histoire jusqu'à aujourd'hui ! Protesta Laure.

—Je me contente de faire d'une pierre deux coups. Répondit l'empereur en serrant les lèvres, d'une part je résous mon problème d'épouse et d'autre part mon problème filiale. Vous êtes un peu plus qu'une amie pour lui, chère Laure, et je connais bien Lerdhan. Il est suffisamment intelligent pour comprendre qui vous a enlevée et suffisamment bête pour essayer de vous libérer.

—Je suis juste une connaissance, démentit Laure, il ne prendra pas le risque de traverser un continent comme celui-là pour me retrouver.

—Pensez donc ! Même si je ne le croise plus depuis des années, j'entendis suffisamment parler de lui pour bien le connaître. Il viendra, non seulement pour vous libérer, mais aussi pour se libérer de moi et de son crime. C'est un idiot de premier ordre, prêt à risquer sa vie pour des âneries.

—Vous en parlez depuis tout à l'heure mais j'ignore toujours de quoi il s'agit, qu'a-t-il fait, volé un objet précieux ? Dit-elle en montrant les premières œuvres qui lui passaient sous la main.

—Oh non. Ce ne serait pas drôle. Non, non. Ce qu'il fit, c'est voler le symbole du pouvoir impérial.

—Une couronne de trèfles ? Essaya Laure avant de trembler, excusez-moi, c'est parti tout seul.

L'empereur sourit, il eut l'impression qu'elle commençait à être matée.

—Non. L'immortalité.

Il répondit d'une voix neutre, sans émotion. Il laissa passer une seconde puis continua :

—Au XIIIe siècle, quatorze ou quinze ans après sa naissance, j'appris où se cachait un autre immortel, mon arrière-arrière grand-père, le troisième empereur, qui avait abandonné son trône sans plus d'explication une demi-douzaine de millénaires plus tôt puis disparu. J'avais décidé de participer moi même à sa capture, conscient du danger qu'il pouvait représenter et quitté Çwalâhan. Je laissai la gestion de la ville à mon héritier de l'époque, Lerdhan en l'occurrence, mais cette opération dura plus longtemps que prévu et ne me voyant pas revenir, une rumeur circula selon quoi j'aurais été brûlé vif, mettant fin à mon règne.

Il se resservit alors un verre de vin, l'avala et continua :

—Lerdhan le crut lui aussi, la date de son sacre fut décidé et il but avant cela l'eau de la fontaine qui se trouve dans ce palais, porteuse d'immortalité. C'est alors que je rentrai, mettant fin à ses petites … festivités. Il fis comme si de rien n'était, mais s'enfuit quelques mois plus tard, lorsque je remarquai qu'il n'avait pas beaucoup grandi depuis mon départ. Je fit condamner sa fiancée à mort pour le faire regretter, puis d'autres personnes, au fur et à mesure qu'il en rencontrait.

Laure n'aurais jamais qualifié cela de crime, elle. VunDrac entra peu après dans la pièce, il se pencha très bas, au point d'embrasser le sol, et dit dans cette position peu commode :

—Il est dans la salle d'arme.

—Déjà ? S'étonna l'empereur, le temps passe décidément si vite !

Il fis signe à son acolyte de se relever puis à Laure. Il se leva également et par un accord tacite, VunDrac et lui se dirigèrent vers la sortie. L'empereur invita Laure à les suivre, agissant comme s'il l'emmenait se promener dans un parc pour profiter d'un événement cocasse. Des soldats mécaniques les rejoignirent bientôt.

Il s'enfoncèrent dans le palais, descendant d'escalier en escalier, bien plus bas que le sol.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Sam 7 Juin 2014 - 19:41

Chapitre XVIII: La fontaine

Après avoir traversé la forêt de Lwadd, Radd s'était dirigé vers la capitale de l'empire, puis introduit dans celle-ci à l'intérieur d'un des égouts qui se jetaient dans le lac. Autrefois, il n'avait guère eut l'occasion de visiter ce genre d'endroit, du moins jusqu'à son exil. L'empereur n'aurait jamais eu l'idée, à cette époque, de le faire rechercher dans un endroit comme celui-là, sale, puant, oublié de toutes les personnes élevées qui s'en servaient. C'était l'endroit idéal, tant pour entrer que pour sortir.

Il avançait lentement, pieds nus, dans l'eau boueuse, sa main gauche glissant sur le mur, la droite tendue devant lui. Il n'avait aucune lumière. Il ne se souvenait pas du chemin qu'il avait pris autrefois, mais cela lui importait guère. Lorsqu'il passait sous une ouverture, le plus souvent un simple soupirail au pied d'un bâtiment, il y jetait un œil pour savoir où il était et quelle direction il devrait prendre la prochaine fois.

Plusieurs ouvertures permettaient aux égoutiers d'entrer et de sortir pour faire leur travail. C'était la plupart du temps un simple trou dans le sol, un espèce de puit, entouré d'une margelle de fortune dans une ruelle. Il pouvait y sortir, mais il en connaissait une qui se trouvait à l'intérieur du jardin du palais, le long d'un mur. Pour l'empereur, même ce genre de chose demandait de la pompe. De l'extérieur, elle ressemblait à un petit château des pays du nord, comme il en avait fait construire beaucoup dans son domaine, comme un moyen d'enfermer l'univers entre les murs de son palais, de donner au plus prestigieux monuments de Déniz, Ménia, Odrère, Étiola et Idriane l'aspect d'une cabane à jardin.

Tout était bon, après tout, pour cet empereur, pour étaler son orgueil. Radd y arriva, le conduit s'élargit en dessous de l'ouverture, et la lumière envahit l'espace. Il grimpa sur le rebord qui apparut, puis grimpa quelques marches jusqu'à la porte. Il hésita avant de tourner la clenche. Il pouvait y avoir quelqu'un de l'autre côté, il colla son oreille contre le panneau de bois de rose et attendit. Rien d'autre que les insectes qui grignotaient.

Il tourna lentement, puis poussa. La peste fût des égoutiers consciencieux ! Il donna un coup de poing et se dirigea vers les autres pièces, où avait été amassée quantité d'objets usés dont les empereurs avaient tout de même demandé la conservation, avant de les oublier. Il s'approcha d'un carreau, mais les constructeurs n'avaient pas poussé la ressemblance avec les originaux au point de permettre leurs ouvertures. Il ne pouvait pas non plus en casser un, on pourrait le remarquer et deviner sa présence, même s'il doutait de l'intelligence des jardiniers et proches de l'empereur. Çmata ! Voilà qu'en plus il commençait à repenser en Çwâlan.

Il respira un grand coup puis retourna à la porte. Il sortit son couteau et fit sauter la serrure. C'était un vieux modèle, la porte fut vite ouverte. Radd tenta de camoufler son passage en repoussant le panneau, mais des odeurs avaient très bien pu sortir, de la même manière qu'on pourrait le suivre rien qu'au nez. Il empestait la crotte et la pisse, mais n'avait pas le temps de trouver une fontaine pour se laver, ni l'envie de prendre ce risque.

Il traversa le jardin en se cachant derrière les bosquets et les murets, faisait bien attention à tous les mouvements et les bruits. Un des insectes de l'empereur passa très près de lui, mais il eut le temps de cacher sa tête, le cœur battant. Il ne remua plus, une minute, deux, puis trois. Elle disparut derrière une fontaine et personne, ni humain, ni machine, ne parut peu après. Il courut jusqu'à la porte et s'y tapit, toujours sur les nerfs. Ce que l'empereur lui ferait s'il était pris, il ne voulait pas y penser. Le fantôme de la sentence planait autour de lui.

Laure devait se trouver dans la tour réservée aux épouses et fiancées de l'empereur, si elle était à Çwalâhan, mais ce n'était pas ce qui l'intéressait pour l'instant. Il aurait tout le temps d'aller la chercher une fois son autre but atteint.

—Si je le peux. Marmonna-t-il intérieurement.

Dans le cas contraire, elle ne reverrait sans doute jamais Sinpotr et Déniz non plus. Elle resterait à jamais dans cet univers clos sur lui-même à la merci des caprices de souverains qui pouvait demander son malheur par amusement. Il ne pouvait néanmoins pas prendre le risque d'aller la chercher tout de suite. La tour était non seulement trop loin et bien gardée, par les soldat comme par les épouses de l'empereur, mais en plus il ne pouvait garantir la discrétion de Laure, une fois celle-ci libérée, ni perdre le temps de lui expliquer ce qu'il avait d'autre à faire. Non, il devait y aller seul, et vite. Et l'empereur devait l'avoir envisagé.

Il se trouvait dans le hall d'une des tours qui encerclaient le cœur du palais. Celui-ci était vide, en pierre recouverte de teintures et de tapisseries colorées. Il s'engagea dans un couloir, puis monta deux étages en s'arrêtant régulièrement, prêt à jeter en bas quiconque s'approcherait. Il savait exactement où il était et les chemins à prendre. Il traversa la passerelle qui reliait les deux tours puis se cacha derrière un rideau.

Il se sentait ridicule, comme une autruche la tête dans le sable. Le moindre mouvement du rideau pouvait être perçu par n'importe qui. Il risqua un coup d’œil en dehors mais resta dissimulé le temps qu'un des fils de l'empereur ne disparût sur la passerelle puis quitta la pièce. Celui-ci pourrait faire demi-tour, il devait se dépêcher de mettre quelques pièces entre eux deux, malheureusement, il croisa quelqu'un d'autre, un des membres du conseil à son habit, qui jeta un regard étrange sur les habits de Radd, fronça les narines et ouvrit la bouche. Radd l'assomma avec le manche de son couteau et le traîna jusqu'un renfoncement où, il l'espérait, personne ne le verrait. Il en profita pour lui voler ses vêtements et dissimuler les siens sous un meuble.

Une dizaine de pièces, couloirs et escaliers plus tard, il descendait des marches, et encore des marches, qui s'enfonçaient en spiral au plus profond du palais. Personne ne viendrait le chercher là, personne, à part l'empereur ne pouvait aller là. C'était interdit et plus encore, condamnable. Deux des machines de l'empereur s'assuraient que personne ne tentât quoi que ce fût, mais tout en bas.

En dévalant les marches, Radd repensa à ce que le troisième empereur, traître comme lui, lui avait raconté autrefois, pendant les quelques semaines où il l'avait connu. Sans doute cette histoire était-elle vrai, puisqu'elle remontait aux fondations-mêmes de l'empire. En tout cas, les principes étaient exacts, il en était certain.

Le premier empereur, Dirbhan, vécut des millénaires plus tôt. Il n'était pas empereur quand il gouverna son peuple, mais c'était un homme intelligent, suffisamment pour transformer son pays en vaste nation qui s'étendait sur tout le Caëleïcan. Il se fit couronner ensuite empereur

Il tomba amoureux d'une magicienne, que la tradition nommait Agda, et se fiança avec elle. Un jour, alors que son bonheur était complet, un démon vint le tenter et lui proposa l'immortalité. Dirbhan fut intéressé, mais devant le sacrifice que celui-ci lui demandait, il chassa le démon une première fois.

L'empereur perdit l'appétit et le goût de conduire son royaume. Le démon revint. Il le chassa à nouveau. Il devint d'humeur difficile, punit toutes les actions qui lui paraissaient méprisable d'une façon horrible et devint un horrible monarque.

Un soir, Agda lui reprocha cet état de fait et ils se disputèrent tellement qu'elle quitta la chambre du souverain. Le démon revint alors et l'empereur accepta.

Le lendemain, il fit venir Agda dans la salle du trône et la magicienne vint sans méfiance. Il ordonna qu'elle fût égorgée et la vida de son sang. Il respecta scrupuleusement ce que lui avait dit le démon, le moindre détail du rituel. Il enferma l'âme d'Agda dans un globe de verre puis descendit au plus profond du palais.

Radd arriva devant une grande porte de bronze. Les deux insectes qui la gardaient l'aperçurent et s’avancèrent vers lui, leurs lances en avant. Ils le frappèrent. Radd s'accroupit, se releva et fit trois pas vers eux. Il planta sa lame dans une interstice de la première machine qui s’arrêta aussi sec, dans un crépitement. L'autre se remit en garde, prête à transpercer Radd s'il s'approchait. Le Çwâlan poussa la machine inerte vers son comparse, celui-ci tenta de frapper, puisqu'il ne faisait attention qu'aux mouvement, et non à la nature. Il en profita et la mit elle aussi à terre.

Il plaqua ses mains contre le panneau de gauche et poussa aussi fort que possible. La porte était d'un poids colossal. Elle pivota lentement en faisant grincer ses gonds. Radd ne l'ouvrit pas entièrement et pénétra dans le sanctuaire.

C'était une immense pièce en demi-sphère. Elle était dallée de pièces hexagonales nacrées et les murs étaient recouverts d’une substance proche du verre qui reflétait en mille constellations la lumière de son briquet. Des colonnes de marbres supportaient la voûte qui avait gardée l'apparence de grotte qu'elle avait déjà à l'époque du premier empereur.

Il s'avança vers le rebord d'un bassin qui n'était protégé d'aucune barrière. Celui-ci occupait la plus grande partie de la salle. De l'autre côté, il pouvait entrapercevoir deux trous noirs d'où coulait un mince filet d'eau. Deux orbites froids et presque inexpressifs. Il plongea son regard au fond de la fontaine.

C'était ici que tout avait commencé pour lui. Plus de cinq siècles auparavant, tandis que son père était considéré comme fini, ses frères et les grands de l'empire l'avait emporté et plongé dans cette onde. Il en avait bu tout son soûl et en était ressorti immortel. Désormais, il ne pouvait se représenter la manière dont il avait vu l'événement : Avait-il été heureux ? Fier ? Avait-il vu ses rêves se réaliser ou au contraire simplement obéit à la tradition ? Il avait peur de deviner.

C'était ici aussi que le premier empereur emporta le corps et l'âme de sa fiancée. Trompé par le démon, il se servit de l'âme d'Agda et des pouvoirs qu'elle possédait encore pour transformer une simple source en fontaine de jouvence, puis s'immergea et en but, sans se douter qu'il finirait fou et s'immolerait comme ses pitoyables successeurs.

Agda était encore dans cette source, inconsciente de son existence et de sa colère. Le sortilège était particulièrement astucieux : cette fontaine était devenue son corps, au même titre que sa carcasse exsangue, n'ayant plus de sang, elle n'avait plus de sentiments, plus d'émotions ou d'intériorité. Elle était seulement.

Toutefois, la moindre goutte de sang suffirait à lui rendre toute sa haine envers l'empereur qui l'avait trahie et toute puissance sur son existence.

Bref, pensait Radd avec un sourire, tout ce qui lui fallait.

Il tira son couteau et le posa en travers d'une de ses veines. Son corps tressaillit. Il entendit une voix, un cri.

Radd regarda l'empereur droit dans les yeux, sans même s'être rendu compte qu'il s'était retourné.
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MessageSujet: Re: Çwalâhan (roman)   Mar 10 Juin 2014 - 18:13

Dernier chapitre et épilogue. Si vous avez tout lu, ou même une partie, merci de commenter, je suis curieux de savoir ce que vous en pensez.

Chapitre XIX: La mort

Les deux Çwâlans se jaugeaient du regard. Radd près du bassin, l'empereur non loin de la porte, entouré de trois de ses serviteurs mécaniques, de VunDrac et de Laure, un couteau sous la gorge. Une seconde passa sans qu'ils ne bougèrent, conservant la même expression neutre.

L'empereur n'avait pas changé d'un pouce, à part ses vêtements, que Radd jugeait moins imposants qu'autrefois. Il sentait ses entrailles se tordre et s'affoler. Il n'avait pas prévu que celui-ci vînt ici, mais ça ne l'étonnait pas. C'était l'empereur.

Laure regardait successivement Radd, l'empereur et le poignard que VunDrac tenait devant sa gorge. Une goutte de sueur coula le long d'une de ses tempes. Elle observa à quel point ces ceux-là se ressemblaient. Ils avaient la même forme d'yeux et de visage la même expression. Leurs manières de se tenir debout et de garder la tête penchée sur la droite et la façon dont leurs cheveux semblaient pousser étaient identiques. Ses pensées se perdaient. Elle essaya d'analyser la situation comme n'importe quelle théorie qu'elle avait étudiée, mais elle avait peur, bien trop peur pour pouvoir agir aussi normalement.

Elle cria le nom de Radd et reçut de lui un bref geste d'apaisement. L'empereur, les bras croisés se mit à sourire et dit :

—Alors, Lerdhan, Tu ne tentes plus de détruire cette fontaine ? Après toutes ces années à me fuir et à prévoir ce moment, tu abandonnes ? Tu es décidément trop prévisible.

Il s'arrêta un instant, attendant une réponse, mais Radd resta mutique.

—Tu ne dis rien ? Dommage. Une petite dispute avec toi aurais pu chasser quelques instants l'ennui qui me tiraille.

—Je ne suis pas là pour servir de bouffon. Répliqua Radd aussi sec.

—Certes. Tu es là pour verser du sang dans cette eau et me priver de l'immortalité. Comment as-tu trouvé mon plan pour me débarrasser de toi ?

—Passable. Même nul.

—Ah oui ? Tu y es pourtant tombé tête la première, même si tu es surtout prévisible au possible. Il n'y avait pas besoin de faire preuve d'une grande intelligence pour te faire venir. J'en viens même à me demander comment tu as pu fuir aussi longtemps...

L'empereur se tut à nouveau, fit un autre mouvement. Un des insectes commença à avancer vers le centre de la pièce.

—Il est temps que je me débarrasse de toi, Lerdhan.

—Inutile de me dire ce que ça signifie, que vous regrettez ou qu'il est temps qu'on en finisse. Le coupa Radd.

Il savait très bien ce que l'empereur avait derrière la tête. Ils avaient parlé en Çwâlan, Laure n'y avait rien compris, même à travers leur ton. La jeune fille les regardait avec de grands yeux ronds : Ils auraient pu parler d'une recette de cuisine que rien n'aurait été différent dans leurs intonations et expression, ils se contentaient de parler, encore plus mécaniques que les machines.

L'insecte qui s'était éloigné du groupe alluma une lampe. La salle était encore dans le noir, sauf à trois endroits : une lueur faiblarde révélait la présence de Radd, une plus imposante qui englobait l'empereur et sa troupe, et une dernière, encore plus forte. Là, une estrade avait été installée et recouverte de brindilles, de paille sèche et de bûches. Radd y tourna son regard. Il entendit la voix de l'empereur susurrer :

—Maintenant, Lerdhan, monte et brûle.

Radd resta plusieurs instant sans autre réaction que de lâcher son couteau qui rebondit et tomba dans l'eau. Son inertie, sans doute, plus que la peur, était insoutenable pour la pauvre Laure, qui ne pouvait plus rester immobile. VunDrac maintenait ses mains dans son dos, l'empereur dit :

—Vas-y, Lerdhan, j'en ai marre d'attendre. Si tu n'avances pas, tu sais ce qui arrivera.

À ces mots, le couteau se rapprocha de quelques millimètres du cou de Laure, elle y jeta un œil nerveux, puis regarda à nouveau Radd, qui la regardait fixement lui-aussi. Il se détourna, puis marcha à rythme régulier vers le bûcher installé à son intention.

—Si vous allumez un feu ici, signala Laure, Nous serons bientôt asphyxiés !

—Vous peut-être, répliqua l'empereur, mais pas moi. Savez-vous ma chère que dans un incendie, la fumée tue avant les flammes ?

—Bien sûr que je le sais ! Dit-elle sans quitter Radd des yeux, ni voir le regard brûlant de son geôlier.

—Ici, vous allez voir le contraire. Enfin, bien sûr, si vous survivez plus longtemps que lui.

L'empereur n'avait pas envie que Laure mourût, mais l'idée de la faire souffrir, par les mots, par la vue d'un meurtre ou physiquement par la fumée, était pour lui un petit plaisir, aussi appétissant que les grands crus qui faisait venir des quatre coins du monde. Il jouissait intérieurement, d'autant plus qu'il n'en montrait rien.

Radd arriva aux pieds de sa potence. Il jeta un œil sur la paille et le bois, puis sur un pichet posé à coté. Il souffla la flamme de son briquet, prit le récipient, en respira une bonne lampée. Il n'avait plus de doute quant à son contenu et s'en gaugea les vêtements et la tête.

Le Çwâlan sera fort le briquet dans sa poche tandis qu'il s'installa, mine de rien, au centre du bûcher, après les quelques marches qui menaient à l'estrade. Il se plaça face à l'empereur et alluma, à même la poche, son briquet.

Il conserva son impassibilité quand celle-ci prit feu, puis quand celui-ci se propagea jusqu'aux sol et sa tête. Un instant seulement, car il se mit alors à hurler de douleur. Les flammes l'entouraient, embrasaient sa peau, ses yeux, ses cheveux. Il tomba à genoux : L'empereur exutait. Laure se débattit.

—Calme-toi, si tu veux vivre lui dit VunDrac.

Elle ne pouvait pas supporter ce spectacle. En plus d'entendre ses hurlements, elle voyait, lorsque la fumée noire le laissait paraître, Radd qui se tortillait. Ses cheveux avait été réduits en cendre. Les flammes arrachaient des lambeaux de peau recouvertes de cloques. Ses bras devinrent noirs, par endroit, ils semblaient être incrustés de braises, à d'autre de cendres. Ses vêtements brûlaient également, il enleva son haut instinctivement, pour se débarrasser des flammes qui prirent alors son ventre. Il redoubla ses cris.

Il ne voyait plus rien. Ses yeux étaient bouchés, en partie fondus, ses narines ne respiraient plus qu'une épaisse purée noire. Il ne cria plus : il se mit à tousser fort et à gémir. Il entendit Laure et l'empereur faire de même, mais plus discrètement. Il se serra fort les bras. Non seulement il se changeait en poussière, mais en plus, son sang poussait son corps à se régénérer ! Il sentait ses os souillés de suie se recouvrir à nouveau de muscles et de chaire, sa peau se reformer, ses orbites se remplir de nouveau.

La mort se présentait à lui, il plia les genoux, prit un peu d'élan et voulait sauter dans ses bras, une corde le retint. Une corde qui s'usait à vue d’œil, mais assez grosse pour le maintenir encore quelques heures à la vie. Un des insectes rajouta du bois, il reçut un beau morceau de merisier dans la tête, plusieurs échardes se logèrent au plus près de son crâne. Il voulut hurler à nouveau, mais ne pouvait que recracher des boules de fumée. Et la flamme, et le feu, et les braises qui roulaient depuis ses entrailles l'écorchaient lentement.

De l'autre côté de cet enfer, Laure entendit ses cris s'accentuer puis diminuer jusqu'à n'être plus que des râles, des soupirs entrecoupés de toux. Elle ferma les yeux tandis que la fumée qui allait s'épaississant entrait dans son nez. Elle commença à pleurer. Elle entendait toujours son amis gémir et tousser. Son esprit commençait à s'écrouler, mais par réaction, il se raffermit. Elle sentait des cendres légères s'accrocher à sa peau. Elle ne pensait plus qu'à la mort.

Même si l'empereur et Radd était, comme celui-ci le prétendait, immortels, elle finirait par mourir étouffée, bien avant que ce dernier ne fût plus que poussière. Elle mourrait, et le sort de l'affranchi n'était guère plus enviable : si son corps disparaissait entièrement, il ne pourrait, pas plus que les anciens empereurs rejoindre le monde des morts. Son âme resterait piégée dans l'espace avec ses cendres sans qu'il ne pût rien y faire. Il finirait par devenir un fou contrôlé par cet empereur, si les flammes ne réduisaient pas avant sa conscience à néant.

Un peu de lucidité l'empêchait de basculer, Laure aussi, dans la folie. Elle se dit que si elle devait mourir, autant le faire bien ! Elle se tortilla dans tous les sens, se débattit et mordit dans la main de VunDrac qui lâcha son couteau avant de pouvoir faire quoi que ce fût.

L'empereur n'avait pas fait un mouvement, qu'elle se jetait déjà en direction du bûcher. Elle entendit un sifflement et s'aplatit au sol, lorsque des objets métalliques lui passèrent par-dessus la tête. Un coup d’œil en arrière lui apprit que les insectes avaient reçu l'ordre de la tuer. Un coup d’œil au cours duquel elle remarqua les yeux de l'empereur, rouge et luisant, autant inquiets qu'amusés, meurtriers. Elle se releva avant la seconde salve. VunDrac n'avait pas bougé. Il ne regardait pas la jeune fille ou le bûcher, mais recula discrètement.

Laure arriva aux pieds du brasier. Elle protégea son visage de la chaleur avec son bras.

—Radd !

Elle ne le voyait pas derrière la fumée et les flammes. Elle pouvait encore reculer, retourner sous la protection de l'empereur, dans ses bras même, mais elle n'y songea pas du tout : elle grimpa sur l'estrade.

Radd entendit son nom une première fois. Ce serait un cri poussé par une Laure toujours prisonnière, une sorte d'hommage, une preuve d'amitié profonde. Un regret peut-être, qu'il eût échoué à la ramener à Sinpotr. Il commença à défaillir, quand le cri recommença, beaucoup plus proche, à côté de lui. Il tressaillit.

—La fontaine, Laure ! Parvint-il à articuler faiblement.

La dénienne l'entendit et hésita un instant. Radd n'était qu'à quelques décimètres, mais elle se sentait déjà se consumer. Elle ne pourrait pas le porter ou le traîner sur le dallage. Elle le devina se redresser et se retourna, bondit au dehors. Une boule de feu criante qui traversa la pièce, vers le bassin. Elle n'entendit plus les sifflements des projectiles. Les insectes n'en lançaient plus : elles pourraient verser le sang trop près de la fontaine.

Laure sentit le feu traverser ses vêtements, la douleur la poussa à se jeter directement dans l'eau, pour l'éteindre. Elle s'immergea entièrement et la tête quand la douleur s'estompa. Alors, elle se sentit étrange, sa tête la démangea et elle vit des mèches apparaître là où il n'y avait plus que désolation. Elle vit de mieux en mieux, son œil gauche, éteint par les flammes se reforma. Elle regarda ses mains cicatriser et caressa doucement le dos de son pouce où une cloque se changea en quelques seconde en trace rougeâtre.

Elle s'était figée, autant stupéfaite que lucide sur la manière dont ce phénomène se produisait. L'eau l'avait imprégnée, même si elle pensait n'avoir rien bu. Elle avait désormais la preuve scientifique que l'empereur ne mentait pas, et des milliers de questions qui se bousculèrent dans son esprit. Sa fascination la séparait du reste, elle ne remarqua pas que Radd était descendu du bûcher, que, comme elle, ses plaies se refermaient lentement mais sûrement. Elle reçut un choc, s'enfonça dans les eaux.

VunDrac l'avait assommée contre le rebord. Après quoi, poussé par la convoitise, il plongea sa tête dans l'eau. L'empereur s'interposa entre Radd et le bassin, ainsi que ses machine, il ne voyait rien.

—Poussez-vous, si vous ne voulez pas que ce soit votre sang qui détruise votre immortalité !

L'empereur n'était plus aussi assuré qu'avant. Il était en danger, cette fois, vraiment en danger, malgré son assurance. Son plan avait commencé à s'étioler et il n'aimait pas ça. Il ne pouvait pas blesser Radd, seulement le capturer. Peste fût de son ennui ! Pourquoi n'avait-il pas tout simplement fait arrêté ce fauteur de trouble à l'entrée de cette salle ou avant ? Par amusement, goût du risque. Celui-ci était très fort chez lui, sans doute plus que chez n'importe qui, proportionnel à la peur que représentait pour lui l'heure du jugement.

Il ordonna à un de ses insectes d'attraper Radd, qui bondit sur le côté et resta immobile, prêt à bouger de nouveau, en fonction des mouvements de l'empereur. Il esquiva plusieurs fois les attaques des créatures, et reculait vers la porte. Il se figea, Le fantôme d'un ancien empereur l'avait attrapé et le maintenait fortement, invisible. L'empereur ordonna alors qu'on lui coupât un membre, qu'on le blessât de manière à pouvoir le saisir. Il n'y avait plus de risque pour son immortalité. Des lames jaillirent des bouches des créatures, heurtèrent le sol autour de lui et le touchèrent au bras.

Il essaya de reculer encore, inquiet pour Laure, qui ne semblait pas reparaître. Il arracha la lame, jeta un œil vers le bassin et attendit les nouvelles attaques quand ses membres s'engourdirent, ses jambes lâchèrent. Il se retrouva à quatre pattes, le dos arqué, la balle semblait s'être réveillée.

—Non ! Entendit-il.

Il se redressa. L'empereur se retrouva dans le même état de faiblesse, se traînant au sol comme un chien. Radd regarda derrière lui et comprit. Le fantôme l'avait relâché. L'empereur se retourna et rampa de son mieux jusqu'au bassin, Radd fit de même. VunDrac n'était pas dans un meilleur état. L'empereur l'agrippa et cria aussi fort qu'il le put :

—Qu'as-tu fait ? Qu'as-tu fait ?

VunDrac ne répondit pas. Radd plongea dans la fontaine, chercher Laure.

Il nagea avec peine vers le fond. Il voyait clairement la jeune fille gisante à côté d'un roc. Toute l'eau était devenu limpide, aussi claire que si toutes les lampes de Çwalâhan étaient braquées sur elle, à part un bref filet sombre qui remontait de Laure vers la source.

Reprenant ses esprits au fond du bassin, Laure avait d'abord paniqué : elle savait à peine nager ! Suffisamment seulement pour rester à la surface. Son air quitta ses poumons, et malgré ses mouvements désordonnés, elle restait au fond. Elle ne songeait plus aux vertus de la fontaine, mais dans son désarroi, elle heurta le manche du couteau. Elle se rappela alors le but de Radd et s'entailla le pouce avant de s'évanouir.

L'eau alors s'était éclairée, elle se troubla, trembla. Radd aperçut le sol s'ouvrir, et l'eau y entrer lorsqu'il empoigna sa jeune amie. Il la remonta rapidement, sentant ses forces autant partir que revenir. Il agrippa le rebord, qui était alors à près d'un demi-mètre au dessus de la surface et tenta tant bien que mal de l'y hisser.

L'empereur aperçut le niveau de l'eau descendre et la source se tarir. Elle était devenue toute rouge, quand Laure se retrouva sur le sol. Il cria. Toute sa puissance s'écoulait par litres entiers, sous ses yeux. Il plongea dans l'eau et tenta tant bien que mal de rejoindre l'endroit où elle allait. Il passa la tête dans la fente mais ne put pas plus passer que repartir. Quand l'eau avait entièrement disparu, il ne restait plus de lui qu'un tas de vêtement verdâtre.

Radd monta à son tour sur le rebord. VunDrac avait disparu. Les insectes étaient eux inoffensifs, sans les ordres de l'empereur qui les contrôlait. Il s'allongea sur le sol, les bras en croix, respirant fort. Il était vivant.

La fontaine n'était plus, il n'était plus immortel. S'il se coupait désormais, il saignerait aussi longtemps que n'importe qui, s'il était estropié, il ne retrouverait pas son membre, s'il était blessé mortellement, il mourrait. Il ria fort dans les ténèbres. Il n'était plus immortel, il était vivant ! Après cinq siècle, il partageait enfin la condition humaine, il était libre de vieillir et de mourir.

Il s'était demandé de très nombreuses fois ce qui arriverait exactement lorsque la fontaine disparaîtrait. Les anciens empereurs, dont seul l'âme subsistait, rejoindraient l'autre monde, mais lui ? Il avait toujours un corps. Celui-ci périrait-il, recevrait-il en quelques minutes les effets de cinq siècles d'existence ? Il regardait, hypnotisé, le bout de ses doigts, se caressait le visage pour déceler la moindre ride, mais rien. Il n'avait pas vieilli, il avait juste reprit le cours de son existence, comme si ces cinq siècles n'avaient pas été vécu.

Il se redressa, se leva. Il avait l'impression que son caractère changeait, qu'il reprenait doucement sa puérilité et son innocence. Il avait envie de rire, de s'amuser, de perdre et de prendre son temps. Il vérifia l'état de Laure et remonta l'escalier. Il avait une soudaine envie de rire comme jamais. Ses vêtements n'étaient plus que des lambeaux, qu'il devait bien changer.

Il redescendit ensuite, vêtu des vêtements puants qu'il avait dissimulés. Il tenait dans ses mains également une robe de femme pour Laure, même si ses vêtements avaient mieux résisté aux flammes, ne mettant pas sa pudeur en péril. Il tenait également son briquet allumé.

Laure se réveillait au moment où il entra une troisième fois dans cette pièce. Elle se frottait les yeux. Elle le vit et demanda.

—C'est fini ?

—Oui.

—On peut donc rentrer ?

Radd s'accroupit près d'elle et hocha la tête. Elle l'entoura de ses bras et le serra fort, le visage en larme.

Épilogue

Laure et Radd quittèrent Çwalâhan le lendemain matin, le temps de préparer leurs affaires. Ils emportèrent de quoi faire le voyage de retour jusqu'à Héracl, et une petite partie des trésors de la ville, pour y prendre le bateau.

Depuis la ville coulait un fleuve de petite taille comparé aux mastodontes de ce continent, mais tout de même large et long, transformé en canal sur les premiers kilomètres. Ils achetèrent une pirogue et se laissèrent glisser pendant plus d'une semaine jusqu'à la mer. Radd ne prit aucun risque : il avait désormais sa vie et celle de Laure à garder, une nouvelle expérience qu'il prenait très au sérieux. Il avait bien l'intention de ne pas laisser cette histoire miner son comportement maintenant qu'elle était derrière lui. Aucun alligator ou requin n'arriva à retourner leur embarcation ou les mettre en danger et ils avaient suffisamment de nourriture pour ne pas avoir à descendre à terre.

Arrivés à la mers, ils longèrent la côte en pagayant, ce qui fut pour Laure, plutôt difficile. Il y avait un peu moins de chemin entre l'embouchure du fleuve et Héracl, mais ils n'étaient plus portés par le courant et prirent plus de temps. Ils arrivèrent à Héracl et payèrent après quelques jours leur voyage pour Sinpotr. Ils y arrivèrent le 24 novembre 1825.

Laure se présenta à Vraisey où son père gouvernait encore. Celui-ci avait un don pour lécher les pompes du nouvel empereur, quitte à retourner tous les principes qu'il prétendait avoir. Il était désormais ronchon et mélancolique, puisque peu après l'enlèvement de sa fille, sa femme l'avait quitté et partit s'installer dans le quartier de la cathédrale, jusqu'à ce que les recherches qu'elle avait mise en place s'avérèrent vaines. Elle était ensuite retournée sur l'ancien continent.

Le retour de sa fille ne l'émut pas plus que ça. Le château était vide, certes, mais il n'en était pas au point de la regretter. Elle remballa ses affaires et partit accompagnée de Radd retrouver sa mère.

Le gouverneur de Terre-Ardoise se remaria peu après avec une dame qu'il croisait de temps à autres dans les réunions mondaines. Il mourut lynché par le peuple, lors de la chute de l'empire le 14 Octobre 1848.

Avant de partir, Laure alla voir Mme Taspondiel qui se réjouit de son retour et envoya une lettre à son ami, pour la prévenir, et lui donna des nouvelles de ce qui s'était passé en son absence. Grevin était mort assassiné. Sa mère n'était pas retournée à Câlug, mais chez elle, à Raeim, elle était très mal vue du nouveau régime. La veuve mourut quelques mois plus tard de fatigue.

Laure retourna donc à Sindar, prit le train pour Dérond, puis Raeim. Mme Doncourt les accueillit comme si toute la joie du monde s'était logée dans son âme. Laure reprit ses études dans la ville des comtes et Radd resta avec sa famille, où il raconta beaucoup d'histoire à Lloyd, pendant plusieurs années. Il prit officiellement le nom de Radd Lerdhan, employant son véritable nom comme un nom de famille.

Laure et Radd se marièrent en été 1829. Ils quittèrent Raeim quelques temps plus tard et s'installèrent dans la région de Qiétal où ils eurent plusieurs enfants et se servirent au mieux de leurs connaissances respectives. Une rue de la ville porterait le nom de la philosophe un demi-siècle plus tard. Radd disparut lors d'une promenade en 1841 sans que son corps ne reparût jamais. Laure mourut de maladie deux ans plus tard.

Mme Doncourt survécut à sa fille comme à son fils, mort en 1837. Elle s'occupa de ses petits-enfants puis connut les enfants de ceux-ci. Après la chute de l'empereur de Déniz, elle fut acclamée pour plusieurs textes écrits contre celui-là et reprit sa carrière de philosophe, avant de mourir en 1885, à 96 ans.
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Çwalâhan (roman)
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